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 Apiculteur

Il y a dans l’assistance quelques jeunes gens hirsutes, mais aussi de vieux messieurs très sérieux au cheveu court. Des personnes qui semblent venir de la campagne et des têtes d’intellectuels, des femmes très parisiennes. L’amphithéâtre est plein. Il paraît que des polytechniciens viennent aussi assister à ces cours donnés boulevard Raspail par la Société centrale d’apiculture. Il y a cinq ou six ans, 45 retraités, qui cherchaient à occuper leurs loisirs, s’étaient inscrits. Le cours théorique accepte maintenant 200 personnes sur les 250 qui s’étaient présentées. Presque tout le monde prend des notes.

Quel est donc le dénominateur commun entre ces gens que l’abeille passionne ? Le goût sans doute d’une activité tout autant manuelle qu’intellectuelle.

Le maniement des abeilles s’apprend dans les livres ou les conférences et surtout sur le tas. Il faut connaître mille choses et mille tours de main. Le premier est de savoir enfumer ses abeilles pour qu’elles ne vous piquent pas. Et ça demande déjà du doigté ! La fumée doit être froide (pas chaude), convenablement dirigée, etc.

Au Rucher école du Jardin du Luxembourg, Frère Marmou, qui a une barbe de patriarche, dispense toujours au nom de la Société centrale d’apiculture un cours pratique quand le temps s’y prête, et théorique les jours de pluie. Aujourd’hui, il procède au transvasement de deux ruchettes dans des ruches plus grandes : les abeilles ont besoin d’espace pour bien travailler en pleine saison. Il opère avec des gestes calmes et précis et tout se passe bien. Par mesure de prudence, Frère Marmou et tous ceux qui assistent à son cours, portent des « voilettes » noires ou kaki, cousues sur des chapeaux de paille. Assez curieusement, les abeilles ne s’en prennent pas toujours à celui qui les manipule. Il leur arrive de foncer sur tel ou tel spectateur, voire de s’attaquer aux passants.

Les abeilles sont plus ou moins « nerveuses » selon la saison, plus ou moins « méchantes » selon les opérations et plus ou moins « douces » suivant leur race. Mais enfin, acquérir « la maîtrise des abeilles », c’est le B, A, BA du métier. Pour le reste, l’apiculture s’apprend durant toute une vie. Il existe donc plusieurs cours : à différents niveaux, qui tous refusent à chaque session un nombre variable de candidats, sans toutefois être aussi « engorgés » que les écoles de bergers.

En France, l’apiculture s’éparpille entre 100 000 amateurs qui ont de une à cinquante ruches, quelque 3 000 semi professionnels qui ont de cinquante à trois cents ruches et environ 300 professionnels qui ont plus de trois cents ruches. A côté des apiculteurs qui se perfectionnent, des fils d’apiculteurs ou des associés d’exploitation qui cherchent à décrocher le Brevet professionnel du Lycée agricole de Lavai pour obtenir des prêts à 4,5 %, il y a tous ceux qui veulent faire le retour à la nature... On commence à se méfier d’eux et à sonder leurs « motivations. »

Les apiculteurs chevronnés reçoivent de nombreuses offres d’emploi pour travailler au pair, comme stagiaire ou comme salarié. Mais ils n’aiment pas toujours les débutants « La profession est sectaire, dit M. Gaillard, Président de la Société centrale. Et puis, pendant quatre ou cinq mois, on travaille comme des fous. On n’a pas le temps d’expliquer à quelqu’un tout ce qu’il doit faire pour nous aider ». Lui, pourtant, donne des cours de vulgarisation dans un Rucher école 2 et il vient d’engager un jeune qui va acquérir à son contact une excellente formation. M. Gaillard exploite et commercialise tout ce qu’on peut tirer des abeilles. Alors qu’en général, les apiculteurs se spécialisent.

La moindre des choses est bien sûr de récolter du miel. Les abeilles butinent dans un rayon de deux kilomètres. Bien examiner, quand on projette de s’installer ici ou là, que le coin soit riche en plantes mellifères. Ne pas oublier non plus que la composition du sol (argileux, sableux, etc) compte beaucoup dans la production du nectar et par conséquent du miel.

Une ruche peut donner jusqu’à 50 kilos de miel. Ou ne rien donner du tout. La production s’échelonne entre 5 et 40 kilos selon les années, les terroirs... et les méthodes d’exploitation (rucher fixe ou transhumant). Comment vendre son miel ? Il existe bien sûr des coopératives « Mais elles ont eu de très gros frais. » Et il paraît qu’il ne faut pas « attendre après son argent ». Il existe aussi des syndicats de commerces de miel. Et des négociants qui mettent en pots et revendent dans les magasins à succursales multiples.

Ceux ci connaissent actuellement une certaine mévente. Le prix du miel après avoir été très bas est remonté, selon les catégories, de 14 à 18 F et même 22 F en 1975, pour le miel de sapin. Ces prix de détail paraissent maintenant un peu élevés aux femmes qui font leurs courses dans les grandes surfaces. Par contre, dans les familles où l’on aime vraiment le miel, on n’hésite pas à en acheter 20 ou 30 kilos par an. Et à payer ce produit d’une haute valeur biologique à son prix. L’apiculteur peut toujours faire une petite remise il a tout intérêt à vendre directement à des particuliers. Les prix de gros sont de moitié inférieurs aux prix de détail. Si on a pignon sur rue, on peut afficher devant sa porte « miel à vendre ». Mais en dehors des villes, le panneau publicitaire coûte 2 000 F par an et par mètre carré...

Si on se sent des qualités de démarcheur, on peut aller tirer la sonnette des épiceries fines et des maisons de diététique. M. Gaillard a préféré se souvenir de son premier métier. Il était décorateur : « J’aime arranger un stand », dit il. L’exposition annuelle à l’Orangerie du Jardin du Luxembourg lui a servi de point de départ : « Je distribuais aux enfants 2 000 échantillons de 30 grammes et dans ce quartier assez aisé, les parents m’ont passé mes premières commandes. J’ai fait aussi des marchés, la Foire aux fromages à Coulommiers, et bien d’autres. »

Tout le monde peut aussi obtenir du pollen, puisqu’il suffit de poser une trappe munie d’une grille à l’entrée des ruches. En passant au travers, les butineuses perdent d’abord leurs deux pelotes de pollen. Puis elles prennent l’habitude de rentrer de biais et ne perdent plus qu’une pelote, ou même ne perdent rien. Le tout est de bien calibrer la grille : le pollen, qui est le « pain des larves », est indispensable à la colonie. Si on en prélève trop (plus de 5 ou 6 %) les ruches périclitent. En leur laissant ce qui leur est nécessaire, on peut tout de même escompter de un à deux kilos (à 80 ou 100 F le kilo, prix de détail) de pollen par ruche et par saison.

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