L’aquaculture, ou élevage artificiel de certains animaux marins (poissons, crustacés et mollusques), est dans le vent ; on en parle beaucoup. Elle apparaît comme une impérieuse nécessité : les richesses de la mer commencent à s’épuiser ; les moyens d’existence des marins pêcheurs (ceux de la pêche hauturière exceptés) deviennent de plus en plus aléatoires. L’ostréiculture traditionnelle connaît aussi des problèmes L’aquaculture devrait donc logiquement résoudre deux problèmes d’un coup : éviter la ruine des ressources naturelles tout en redonnant du travail aux pêcheurs côtiers et aux ostréiculteurs.
L’homme du xxe siècle essaie de passer d’une économie de « cueillette » à une économie d’élevage. Pour l’instant la partie se joue encore au niveau de la recherche. Car l’aquaculture est d’une très grande complexité. Elle doit maîtriser différents problèmes de nutrition, de reproduction, de survie des larves et de grossissement des jeunes dans le cadre de certaines contraintes économiques. Est ce possible ? Est ce rentable ?
En aquaculture, les initiatives ont été nombreuses. Des laboratoires d’océanologie, des entreprises et des pisciculteurs se sont lancés dans l’élevage des poissons de mer. Depuis 1967, le C.n.e.x.o. (Centre national d’exploitation des océans) joue un double rôle d’incitation et de coordination en matière d’aquaculture. En tant que « coordinateur », ii passe des contrats avec des laboratoires d’universités, des organismes publics et des sociétés privées. En tant qu’< incitateur », cet établissement public a recruté en petit nombre des chercheurs qui travaillent au sein du Centre océanologique de Bretagne (C.o.b.) à proximité de Brest (depuis fin 1971). Ou bien au sein du Centre océanologique du Pacifique (C.o.p.) à Tahiti.
Au C.o.b., les recherches portent sur les bars, les soles, les turbots, les crevettes bouquet, l’ormeau, l’huître plate ou belon, etc. D’une façon générale, comme le matériel d’infrastructure est toujours très onéreux et les techniques toujours très sophistiquées, on choisit des espèces dites « nobles ». Dehors, dans de grands bassins, on garde les reproducteurs et les poissons nés en laboratoire mais qui ne sont pas encore sexuellement matures. Les bars nagent en pleine eau. Les soles se confondent avec la couleur du sable : « c’est leur objectif ». Les turbots aussi rasent les fonds, à peine visibles. Ou bien ils s’enterrent si plats et si ronds qu’on dirait de gigantesques médailles enfouies dans la vase. Au début on « pressait » les femelles pour obtenir leur ponte. Maintenant on s’est aperçu que la laitance féconde les ovules dans un volume d’eau suffisamment important. Les oeufs sont ensuite recueillis pour être traités en écloserie.
Dans le hail d’aquaculture s’alignent et se superposent des bacs de toutes tailles, pour les larves aux différents stades de leurs métamorphoses, et pour les juvéniles. Le bruit des circuits d’eau est fatigant. Dans un laboratoire intensément éclairé au néon, les eaux vertes « bouillonnent » dans des ballons de cinq litres ces cultures d’algues planctoniques servent d’aliments aux herbivores. Un dégagement d’air enrichi en gaz carbonique accélère leur croissance et produit un brassage qui expose tour à tour à la lumière autre facteur de développement toutes ces cellules microscopiques. Elles sont des millions par millilitre. C’est dire la fragilité de ces milieux de culture « milieux aberrants toujours au bord de la catastrophe » et qu’on maintient en vie par une hygiène des plus rigoureuses.
L’aquaculture repose aussi sur certains sous élevages d’animaux proies pour alimenter les carnivores : des rotifères également microscopiques ou des larves d’Artemia, un crustacé planctonique bien connu des aquariophiles, etc.
Les larves de turbots se nourrissent d’abord de rotifères. Qui eux mêmes consomment des algues. A ce stade de quelques jours, les turbots sont gros comme des têtes d’épingles et ils nagent en pleine eau, placés verticalement. A onze jours, ils commencent à manger des Artemia. A cinquante jours, ils sont gros comme l’ongle du pouce, ils se sont aplatis en forme de disque et leurs deux yeux migrent du même côté. Ils descendent progressivement vers le fond des bacs que l’on garnit de sable. Particulièrement net chez le turbot, le phénomène est général. Au cours de leurs métamorphoses, les larves changent de régime alimentaire, de morphologie et de mode de vie. L’aquaculteur doit se plier à leur cycle biologique... Le rapport entre le volume d’eau d’un bassin et le nombre d’individus qui l’habitent, est strictement contrôlé. De même que sont quotidiennement enlevées les larves mortes dont la putréfaction compromettrait l’élevage d’un récipient tout entier...
Toutefois, pour des raisons économiques, le laboratoire doit « tourner » toute l’année : le chercheur essaie de provoquer plusieurs pontes par an, en modifiant la température de l’eau et l’éclairement. On arrive déjà à faire pondre l’huître plate six fois par an, au lieu de deux. Et pour la première fois, au printemps de 1975, on est parvenu à avancer la ponte des bars et des turbots de presque un mois. Le chercheur teste également différents régimes nutritionnels. A partir d’un certain stade les larves de turbots acceptent un aliment artificiel : plus besoin de sousélevages.
Algue verte, brune ou rouge pour l’ormeau ? Les résultats se comparent sur la coquille qui prend la couleur de l’algue consommée. Comme les huîtres, les ormeaux se fixent sur des tuiles. On les décolle de leur support toutes les trois semaines pour mesurer leur croissance au pied à coulisse. Et on les répartit dans les bacs en fonction de leur taille. Sinon les plus gros accaparent la nourriture au détriment des plus petits et l’écart se creuse entre les uns et les autres. Dès que les ormeaux atteignent trois centimètres, on en fait cadeau à la mer. En vue de les récupérer deux ou trois ans plus tard, quand ces mollusques casaniers auront une taille commercialisable.
On a tenté de multiples fois en France et aux U.s.a. le même genre d’expérience avec le homard dont la croissance est également trop lente pour être menée de bout en bout en milieu artificiel. Jusqu’à présent on n’a rencontré que des déboires. Le pourcentage de homards repêchés est infime. Ce crustacé est gobé par des congres avant d’avoir eu le temps de s’abriter sous une pierre. Toutefois on espère encore améliorer les statistiques.
Autant d’espèces, autant de cas particuliers. L’aquaculture requiert tout à la fois beaucoup de méthode et beaucoup d’ingéniosité. Il n’existe pas officiellement d’enseignement de cette toute jeune science. La meilleure formation est encore de suivre la voie universitaire en biologie, océanologie ou géographie.
A l’Université Paul Valéry de Montpellier, le Professeur Doumenge donne trente leçons par an de japonais dans son cours de Géographie des mers et exploitation des océans « Si vous voulez devenir aquaculteur, dit il à ses étudiants, commencez par apprendre le japonais. » La connaissance de trois cents idéogrammes de base suffit, paraît il, pour aborder les textes relatifs à l’aquaculture « Les termes scientifiques internationaux sont transcrits de manière syllabique et phonétique. Les Japonais ont quarante ans d’avance sur nous ; il est indispensable de lire leurs publications. » Opinion nuancée par certains chercheurs du C.o.b. : d’une façon générale, les résultats acquis à l’étranger s’adaptent et se perfectionnent. Ils ne se transposent pas. Les espèces de bar, de turbot, qu’on cherche à élever artificiellement, ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre.
Cependant, au départ, pour l’acquisition des techniques de base, le C.n.e.x.o. a financé de longs stages de formation au Japon et aux U.s.a. . Grâce à ces « pionniers », l’essaimage des techniques aquacoles commence à s’opérer. De façon très informelle ; les chercheurs qui détiennent un savoir forment leurs techniciens. Le niveau de connaissances de ces derniers varie d’ailleurs considérablement. Certains ont la responsabilité d’une culture d’algues suivant des normes établies ; d’autres veillent à la salubrité des bacs, etc.
La question des débouchés est d’autant plus complexe qu’à côté du personnel des noyaux « d’incitation » qui appartiennent vraiment au C.n.e.x.o., ce Centre passe des contrats en vue de coordonner de nombreuses initiatives. Avec des organismes qui sont donc autant de « passerelles » pour accéder enfin à l’aquaculture. Notamment : l’Institut national de la recherche agronomique (I.n.r.a.), l’Institut scientifique et technique des pêches maritimes (I.s.t.p.m.), le Centre d’étude pour la recherche en environnement rural, le Centre national d’études et de recherches technologiques pour l’agriculture, les forêts et l’équipement rural (C.e.r.a.f.e.r.), les Universités de Bretagne occidentale, de Caen, du Languedoc, de Marseille et de Paris, les milieux professionnels de la pisciculture, le Comité des pêches de Brest, l’Union des coopératives de Bretagne (U.n.i.c.o.b.), la Compagnie générale transatlantique et la Société des salins du Midi, etc.
A côté des recherches de pointe, précédemment évoquées, l’aquaculture entre dans la phase expérimentale « en vraie grandeur », pour les saumons en Bretagne et les crevettes pénéides sur la côte languedocienne. Ces crevettes ont été étudiées dès 1935 par les Japonais. Mais c’est la station du C.o.p. à Tahiti qui pour la première fois (en juin 1973) est parvenue à boucler la boucle en obtenant des pontes fertilisées en milieu artificiel. L’expérience se reproduit et se poursuit dans une ferme aquacole installée à Palavas les Flots. Le C.n.e.x.o. a passé un contrat avec l’Association des compagnons de Maguelonne qui emploie des handicapés physiques. Ils nettoient les bassins, broient et distribuent la nourriture (des crabes verts). Leurs (deux) éducateurs sont contremaîtres. Mais, pour des raisons de climat, ces installations ne fonctionnent qu’à la belle saison.
En ce qui concerne le saumon, on savait déjà et de longue date comment obtenir l’alevinage en eau douce pour repeupler les cours d’eau. Les étapes suivantes la production des « smolts » ou alevins prêts à vivre en eau de mer, et le grossissement en eau de mer, ont été rapidement franchies. Mais des écueils peuvent encore surgir, ce qui implique que les recherches soient poursuivies. Notamment dans le domaine encore mal connu de la pathologie le problème numéro un de tout élevage intensif.
Il incombe également aux chercheurs de franchir le seuil de la rentabilité. Et ils se trouvent engagés là dans une course de vitesse. Le saumon, fer de lance de l’aquaculture, doit prouver son intérêt• économique avant que d’autres options terrains de camping avec rejets d’effluents, industries, etc. ne polluent les meilleurs sites (les plus abrités) le long de nos côtes. En effet, le grossissement en eau de mer s’effectue à l’intérieur de cages en filets métalliques solidement amarrées. Telle est la technique qui apparaît comme étant la moins coûteuse et la plus souple. Or trop de sites sont pollués ou susceptibles de l’être. Et toutes les municipalités n’acceptent pas de bon gré une restriction à des activités immédiatement lucratives.
Les expérimentations actuellement en cours sont l’une en rade de Brest, et l’autre dans l’étang d’eau de mer du Carpont dans les Côtes du Nord. Des marins pêcheurs reconvertis distribuent plusieurs fois par semaine la quantité de nourriture ad hoc : celle qui est entièrement absorbée avant d’atteindre le fond. Question de science et de flair !
Si tout se passe bien, on devrait atteindre le stade industriel dans deux ans au sein d’une structure que le C.n.e.x.o. baptise D.e.v.a. (Démonstration, expérimentation et vulgarisation de l’aquaculture). Nous sommes jusqu’en 1977 dans la période de démarrage. A partir de cette date, une politique de formation théorique et pratique pour trente à quarante personnes par an, est prévue. La priorité sera donnée aux pêcheurs côtiers. Sans exclusive, toutefois. A côté de quelques grands sites, le C.n.e.x.o. désire que soient mises en place des entreprises petites et moyennes, adaptées à un travail de type familial ou coopératif.
En 1982, on espère produire plus de 3 000 tonnes de saumons par an ce qui suppose de 5 à 700 emplois pour le grossissement. Le chiffre des chercheurs, lui aussi nécessairement en expansion, n’a pas été avancé. Mais les généticiens sont appelés à jouer un rôle important (sélection des individus les plus résistants, entre autres critères). A partir de 1983 « une fois l’ensemble des techniques éprouvé, la production devrait s’accroître... jusqu’à la limite de capacité du marché et des sites » annonce le C.n.e.x.o. On devrait s’affranchir totalement des importations4 avec une production de 10 000 à 15 000 tonnes par an avant 1990. Un vaste programme, encore au stade de la prospective pour le moment...