Pour étudier le comportement des êtres vivants dans un milieu reconstitué, un aquarium est un univers idéal : « On y recrée, dit Henri Favré dans un ouvrage indispensable à tout aquariophile’, un monde capable de se suffire à lui même, de vivre presque en circuit fermé, qui obéit aux mêmes lois que le nôtre. Son existence résulte d’un équilibre entre tout ce qui vit ou existe dans son sein et le souci de l’aquariophile est de favoriser son établissement. » conscience écologique va t elle venir aux Français par l’intermédiaire de l’aquariophilie ? C’est une autre histoire. On note en tout cas aujourd’hui un engouement très net du public pour les poissons d’aquarium et le commerce de détail est florissant.
Est ce à dire que tout commerçant patenté puisse vendre sans risque des poissons d’aquarium ? Il est très dangereux, justement, dans ce domaine, de vendre sans compétence : « L’ère des rigolos est révolue, dit Henri Favré. Il est plus rentable de faire les choses sérieusement. » A cela deux raisons majeures. D’une part, le néophyte mal conseillé qui achètera n’importe où n’importe quels poissons dans n’importe quelles conditions, abandonnera neuf fois sur dix, découragé de voir mourir ses pensionnaires. D’autre part, plusieurs milliers d’amateurs en France sont affiliés à une centaine de sociétés d’aquariophilie, dont soixante sont fédérées 2 Ceux là sont parfaitement informés, en particulier par les bulletins des associations et par deux revues très bien faites . Ils savent ce qu’ils achètent, et pourquoi ils achètent. Ils vont vers le commerçant sérieux, obligatoirement aquariophile. Et le contraire semble impensable, compte tenu de la somme de connaissances de base nécessaires à l’installation rationnelle d’un aquarium.
« Un aquarium bien fait, bien entretenu, on n’y touche pas pendant deux ans », dit Roger Pourriot, responsable de l’Association française des aquariophiles. C’est à dire tant que l’eau reste limpide, signe évident d’un parfait équilibre biologique entre les poissons et les plantes.
Il est recommandé de ne pas choisir un aquarium trop petit. Il est beaucoup plus difficile, en effet, d’établir un équilibre biologique valable dans un petit volume que dans un grand. Volume brut minimum 33 litres (50 x 24 x 28 cm), dans lesquels vivront une douzaine de poissons de trois à quatre centimètres. Entre les aquariums obligatoirement rectangulaires, l’amateur a l’embarras du choix . Le plus demandé est l’aquarium en verre collé, plus esthétique mais plus vulnérable aux chocs que ceux à armature métallique. Coût minimum avec équipement 300 F. Car tout aquarium rationnel doit être équipé d’un système d’aération, de filtrage, d’éclairage, de climatisation ou de chauffage, la plupart des amateurs finissant un jour ou l’autre par s’offrir des espèces exotiques à maintenir à 24 ou 25 OC.
Pour la protection des habitants, la maison a un toit, compris dans l’équipement : les plus perfectionnés sont articulés et équipés d’une source lumineuse. Elle a aussi un sol, du sable de préférence, à choisir avec le plus grand soin. Absolument neutre, il ne doit pas altérer les propriétés de l’eau, tout en fournissant aux plantes une base de fixation nourrissante, enrichie notamment par les déjections des poissons.
Comme le sable, les plantes aquatiques sont sélectionnées soigneusement, selon leur taille, la nature et la température de l’eau. La santé de l’aquarium va dépendre des échanges vitaux entre la végétation et les animaux. Les plantes vont se nourrir des déchets organiques des poissons, transformés en sels minéraux par les bactéries du sol ; les poissons vont utiliser l’oxygène dégagé par les plantes, qui absorberont à leur tour le gaz carbonique rejeté par les poissons. Le fonctionnement de cette petite usine chimique est bien entendu conditionné par le dosage de la lumière, de l’aération et de la température.
Une rupture d’équilibre se remarquera notamment à la couleur de l’eau : verte, brune, grise, trouble, floconneuse ou laiteuse. Cette dernière, due à une prolifération excessive de bactéries, étant le signe très grave que l’eau « tourne ». Accident fréquent dans un petit bac surpeuplé, où les poissons sont suralimentés.
On le voit, il paraît insensé de s’improviser « vendeur de poissons d’aquarium », sans être 6oi même un aquariophile averti, capable de conseiller les acheteurs. De conseiller dans tous les cas, à plus forte raison au sujet de l’aquariophilie marine, qui se développe en Europe et qui pose d’autres problèmes. Sauf si l’on se contente d’anémones de mer et de quelques poissons clowns, l’installation technique est quatre ou cinq fois plus chère qu’en aquariophilie d’eau douce. Il faut de 2 000 à 3 500 F pour un bac assez grand (au moins 100 x 40 x 50 cm), équipé d’un système de pompes, rempli d’eau de mer synthétique, afin de reconstituer le milieu naturel.
Dans le décor marin, pas de plantes, mais des pierres et des coraux. Compte tenu de la surexploitation de certaines espèces marines spectaculaires et du scandaleux trafic des coraux vivants, l’aquariophile conscient devrait d’ailleurs se limiter aux poissons faciles. Et refuser de contribuer au gaspillage d’un capital marin inestimable et menacé. D’autant plus que la reproduction des poissons de mer est, sauf cas tout à fait exceptionnel, quasiment impossible à obtenir pour un aquariophile moyen. Et que beaucoup d’amateurs considèrent la reproduction comme « l’aboutissement logique de leur hobby ».
Pour le poisson comme pour la plupart des animaux sauvages, la reproduction est la preuve absolue de son acclimatation en captivité. On ne peut donc l’obtenir que dans certaines conditions, chez des poissons bien acclimatés, bien adaptés à l’eau de leur milieu artificiel. Là encore, seul un détaillant très expérimenté peut guider l’amateur débutant vers les espèces peu fragiles. Vers une femelle de Guppy déjà fécondée, par exemple, poisson ovovivipare ni cher ni trop exigeant. Un seul inconvénient il dévore parfois sa progéniture. La « nursery » se composera donc toujours de deux, ou mieux de trois bacs, pour la reproduction, puis pour la séparation des jeunes selon leur taille et leur sexe et des parents le cas échéant.
Bien des vocations d’éleveurs amateurs chevronnés sont nées avec des Guppys sur les bancs du lycée... Mais devenir éleveur professionnel est un autre problème. Bernard France est l’un des trois derniers pisciculteurs français d’espèces exotiques : « Ce n’est plus rentable, dit il, Singapour a cassé les prix »...
Singapour, c’est à dire le centre de commerce le plus important du sud est asiatique, où des centaines de petits éleveurs font naître en semi liberté de jolis poissons destinés à l’exportation. Là bas, la main d’oeuvre n’est pas chère et c’est le soleil qui chauffe les bassins. Les pisciculteurs peuvent vendre pour presque rien leurs poissons aux exportateurs asiatiques, qui se débrouillent toujours pour compenser une éventuelle augmentation du cours du fret. Ils mettront pour le voyage un peu plus de poissons dans le même petit volume d’eau . Qu’importe s’il y a davantage de pertes à l’arrivée ! Le problème est pour le grossiste, qui reçoit un gros pourcentage de malades.
« Je redoute ce système », dit Henri Favré. Il a un seul avantage : on ne prélève plus dans le milieu naturel. Mais il a de nombreux inconvénients. D’une part, les poissons élevés en semi liberté ont beaucoup plus de mal à s’acclimater dans l’espace restreint d’un aquarium. D’autre part, « il n’y a aucun rapport entre leur eau et la nôtre », et les poissons d’Extrême Orient rapportent des germes qui deviennent pathogènes et contagieux. Si un commerçant aquariophile compétent, comme Henri Favré, ou un éleveur comme Bernard France, savent soigner les maladies classiques des poissons, ils butent cependant sur certaines épidémies mystérieuses. La plupart des grossistes (une douzaine en France) doivent sacrifier les poissons contaminés.
Malgré ces difficultés, la majorité des détaillants préfèrent acheter asiatique, moins cher, et l’éleveur français, qui présente dix fois plus de garanties, ne gagne plus sa vie comme avant.
Dans les serres de Bernard France, où poussent les orchidées, règne une chaleur thaïlandaise. Pour chauffer les six cents bacs de cent à trois cents litres où naissent vingt espèces de poissons exotiques, le mazout coûte cher. L’entretien et la nourriture coûtent cher. Il faut de deux à quatre mois d’élevage pour les poissons les plus courants avant de pouvoir les vendre, de 10 à 20 04 plus cher. Un exemple ? Un Scalaire ordinaire, vendu de 4 à 6 F dans le commerce, coûte environ 0,40 F, prix grossiste, rendu Paris importé de Singapour. Le grossiste le revend de 0,80 à 1 F. L’éleveur français vendra le même 1,50 F, ce qui réduit la marge bénéficiaire du détaillant 6 « Pourtant, dit Bernard France, j’ai gardé une centaine de clients sérieux, qui préfèrent le poisson élevé en serre. » Ceux là ont compris que la baisse des prix de Singapour est illusoire, compte tenu du pourcentage de pertes : 30 % par an en moyenne sur les poissons importés.
Mais Bernard France a dû tout de même se reconvertir. Vendre des plantes aquatiques. Faire moins d’élevages délicats et davantage d’espèces plus faciles à écouler. Être lui même grossiste : alors qu’il se limitait à importer des reproducteurs, il fait maintenant 50 % d’importation et 50 % d’élevage. Il a quelques bacs pour les malades qu’il essaie de sauver « Tout dépend du prix du poisson ; si les soins coûtent plus cher que lui, on ne le garde pas »...
Ainsi les détaillants, par l’intermédiaire des grossistes, continuent d’avoir trois sources d’approvisionnement : élevage local pour les plus sérieux, élevage en semi liberté pour la majorité, et pêche directe en provenance d’Amérique du sud (Manaos surtout), d’Afrique et d’Asie. Le .coût du fret Singapour Paris direct étant, là aussi, moins cher que Manaos Paris, qui transite par Rio. Il est rare qu’un détaillant importe sans intermédiaire, sauf pour les poissons marins. Certains, qui se sont équipés en eau de mer, sont alors en contact direct avec des importateurs de Singapour. L’élevage de certaines espèces faciles se fait déjà un peu là bas, comme pour les poissons d’eau douce, dans des piscines creusées près du rivage. Il serait urgent, même si cela présente quelques difficultés, que l’aquaculture d’exotiques se généralise, pour éviter le pillage du milieu naturel.
La fédération tire la sonnette d’alarme. Son actuel président, le Pr B. Condé, prend position : « Le développement de l’aquariophilie en France va de pair avec un certain amour de la nature, qui n’est pas toujours conscient des répercussions que peuvent avoir, sur la faune, des prélèvements massifs, effectués souvent avec l’aide de procédés brutaux. »
De plus en plus, les membres des associations d’aquariophiles sont informés de leurs responsabilités et peuvent faire évoluer le rôle du commerçant. En France, quatre mille deux cents boutiques grainetiers compris vendent des poissons d’aquarium. Combien sont sérieusement aquariophiles ? Cent ? Deux cents ? Les supermarchés eux mêmes semblent se rendre compte qu’un rayon « poissons d’ornement », pour marcher, doit avoir un vrai conseiller. En fait, le commerçant aquariophile est tout à la fois technicien, spécialiste, vétérinaire (jeu de vétérinaires savent soigner les poissons) : c’est à lui qu’on a recours lorsque « quelque chose ne va pas ».
Depuis peu, à Jouy en Josas, la Chambre de commerce et d’industrie de Paris a créé le F.o.c.a.l. (Centre de formation au commerce des animaux de loisirs). Les cours d’aquariophilie pour vendeurs ont commencé en septembre 1975 et seront sanctionnés par un certificat de scolarité de la C.c.i.p. Cela dit, un amateur peut toujours décider de devenir commerçant. A condition d’avoir au moins cinq ans d’expérience en aquariophilie. L’investissement de base sera fonction du quartier et de l’importance du commerce. Les frais généraux aussi. Une base de quarante à cinquante bacs, où vivront des poissons classiques (Guppys, Xiphos, Blacks, Tétras, Scalaires), est raisonnable. Avant de se lancer, il vaut mieux consulter les anciens et s’informer à fond ; voire faire un stage chez un aquariophile chevronné.
Quant à la pisciculture d’espèces exotiques, elle semble pour le moment n’avoir aucun avenir en France. Sauf si tous les détaillants prenaient conscience qu’ils ont intérêt à la favoriser au lieu de la laisser mourir.