Si l’on peut « apprivoiser » de nombreux animaux, il n’est jamais question d’ « apprivoiser » un chien.
Il est par essence le compagnon et l’ami. Il est domestique, dans le sens élevé de ce mot qui a perdu de sa noblesse il fait partie de la maison. Sans doute cherche t on à l’éduquer, mais l’élève à son tour éprouve un plaisir certain à dominer son maître.
Le dressage est mutuel, et l’avantage ne revient pas toujours à l’homme. Qui de nous n’a renoncé à une heure de lecture ou de repos devant les mines et les avances d’un chien qui exige une promenade ? Qui ne s’est levé d’un fauteuil pour répondre à ce que Colette appelait « l’hymne au bouton de porte » ? Les rapports sont d’ailleurs facilités par le vocabulaire relativement étendu compris par les chiens. La plupart d’entre eux connaissent au moins une trentaine de mots sans compter les noms des gens de leur entourage. Et il ne s’agit pas là de phénomènes, de chiens de cirque mathématiciens ou calculateurs. J’ai entendu soutenir que pour ceux ci, trois cents mots ne sont pas une science excessive. Ce nombre me paraît considérable si je le compare à celui dont semblent disposer la plupart de nos contemporains.
« Les animaux aiment qu’on leur parle », disait André Demaison, l’auteur de La Vie des bêtes qu’on appelle sauvages, mais aux chiens particulièrement le ronronnement de la voix humaine est une douceur. Ils ont la plus fine perception di ton amical ou fâché sur lequel on s’adresse à eux et savent pressentir l’humeur de leur maître. Sans qu’une parole ait été prononcée, ils devinent si le moment est venu de se faire cajoler, de jouer, de courir, ou s’il convient de rester sagement couché en rond dans l’attente, ensommeillée mais vigilante, de l’instant propice aux ébats. Part on en voyage sans les emmener ? Doivent ils au contraire vous accompagner ? Leur maître prépare t il sa valise, chausse t il ses bottes ? Leur maîtresse se coiffe t elle d’un chapeau à plumes ou d’un chapeau de jardin ? Prend on pour sortir un fusil, un sécateur, une pioche on des cannes de golf ? Tous ces signes sont interprétés et compris avant que de l’intention on ne soit passé à l’acte.
Je suis toujours frappée de l’iniquité qui attribue aux chiens le parrainage du mot cynisme devenu l’équivalent de sans gêne, d’impudence, voire d’obscénité. Antisthène prêchait dans un gymnase athénien que l’on nommait Cynosarge une doctrine qui ne manquait pas de grandeur puisqu’elle enseignait la vanité de la science, le mépris des richesses et le détachement qui conduit l’homme à la liberté. Cynisme vient il du Cynosarge ou bien est ce le contraire ? Je n’ai pu le découvrir, mais je sais que rien n’est moins cynique, dans le sens où nous entendons ce terme, qu’un chien. Anatole France, qui ne péchait point par excès de sentimentalité, a décrit avec tendresse le trouble de l’Epagneul Riquet devant le déménagement de M. Bergeret et les façons des déménageurs. Biquet, comme ses pareils, haussait l’insolite, surtout quand il se présente sous l’apparence d’une personne mal vêtue. Car les chiens sont d’un snobisme extrême. Auprès d’eux le clochard ne trouve aucune grâce, le mendiant dépenaillé éveille leurs pires soupçons, et cependant, si ce loqueteux est leur maître, c’est à lui qu’ira leur dévouement.
A la saison des amours, les chiens les plus pacifiques deviennent batailleurs, les plus attachés au foyer sautent le mur et filent, les plus soumis perdent toute discipline. Quant aux chiennes, chacun sait qu’il faut les soustraire avec une incessante vigilance à leurs instincts, si légitimes qu’ils soient. Dans ce domaine les humains ont ils une supériorité ? Je voudrais le croire. Mais les drames de la jalousie, les affreux faits divers, les tragédies dues à l’amour qui parsèment l’histoire des peuples et même auxquelles il nous est donné d’assister semblent prouver que le contrôle de soi n’est pas plus l’apanage d’ Homo sapiens... que de Canis vulgaris. Et peu d’entre nous peut être seraient capables d’un dévouement comparable à celui du chien de Xanthippe qui franchit l’Hellespont à la nage pour rejoindre son maître exilé par les Athéniens, ou de Mohilof, le chien du duc d’Enghien, qui tout seul courut cent vingt cinq lieues, d’Ettenheim aux fossés de Vincennes, retrouver le cadavre du jeune prince.
Soyez assuré d’être bienvenu avant d’entrer dans une maison amie, fût elle pleine de chiens, accompagné du vôtre... Sachez que la moindre incartade de sa part sera sévèrement commentée par le maître de maison qui réserve aux méfaits des siens son indulgence. Méfiez vous d’une singularité. Votre chien, si propre soit il, pénétrant dans une pièce qui lui est étrangère, aura tendance à la saluer à sa manière. C’est là un point du code de civilité canin dont le sens nous échappe, mais qui n’en est pas moins réel.
Le chien de Pinvité doit être silencieux et passer inaperçu, comme jadis les enfants sages. Ceux ci ont maintenant conquis le droit de parader dans les réunions d’adultes, ce qui développe sans doute avantageusement leur personnalité et les défait de tout complexe. II faut donc considérer cela comme un progrès, mais il n’est pas recommandé de laisser aux chiens la même licence.
Il est des chiens polis et soigneux, d’autres qui sont des rustres. Il est des braves types tout ronds et des poseurs aux manières affectées, des adroits et des patauds, des discrets et des indiscrets, des doux et des brutaux. Je n’en ai jamais rencontré deux qui soient de tempérament identique, compte tenu des caractéristiques de races qui les apparentent, de même qu’un homme noir ressemble à un autre Noir, et non à un Blanc ou à un Jaune.
Je m’émerveille toujours de la désinvolture avec laquelle les chiens acceptent les services de ceux qui les nourrissent et les brossent, et pour lesquels ils n’ont plus un regard quand paraît le maître dont ils reçoivent à l’occasion les soins avec la même aisance. Je m’émerveille aussi de cette allégeance à un seul seigneur qui permet de les laisser six mois, un an, voire plus, dans un chenil, confiés à un garde chasse ou à un ami, et de les retrouver, sans rancune, ivres de bonheur.
Ils sont capables de raisonnement, comme le prouvent maints exemples, et le raisonnement conduisant aussi bien au vice qu’à la vertu, ne vous étonnez point qu’ils soient prêts à profiter de toute occasion de pécher. Mais ils ont de bonne et mauvaise conscience. Ce n’est pas seulement la crainte d’être battus ou grondés qui les ramène rampant à nos pieds après quelque incartade, mais le repentir. Et ceci donne à penser. Pour son chien chacun édicte un code moral : telle chose est permise, telle autre ne l’est pas. Cependant nous sommes distraits, parfois sévères, et parfois tolérants. Nous devons paraître à ces jouets de nos fantaisies, capricieux, injustes, cruels mais adorables comme les dieux de l’Olympe paraissaient aux Argonautes. Leur tendresse est jalouse. Ma douce Springer Topsy n’hésite pas à mordre sournoisement la nouvelle née Jessica dont elle redoute la grandissante faveur.
Devant la pâtée composée selon les principes de la diététique vétérinaire, il leur arrive de faire la petite bouche, pour chaparder les gâteaux rangés croit on - à l’abri de leur convoitise ou le rôti préparé sur la table de la cuisine. Et ne vous y trompez pas - ils savent que c’est un vol. Voyez leur mine faussement inquiète qui dissimule une expression joyeuse. Il n’est pas douteux que les conditions climatériques influent sur les chiens comme sur les hommes.
C’est indéniable autant qu’inexplicable. Presque tous (sinon tous) les chiens allemands font de bons chiens de police. Tous les chiens anglais sont des sportifs, même l’Épagneul King Charles et le Toy terrier. La progéniture des Fox Hounds importés d’outre Manche apporte un élément de discipline dans une meute Normande ou Saintongeoise. Des Labradors placides dont j’ai fait la connaissance dans le Hampshire, perdent leur calme en Picardie ou en Champagne ; leur flegme britannique s’évapore sous les cieux latins. La plupart des chiens français sont débrouillards, malins et savent à peu près tout faire. De ces remarques, je laisse au lecteur le soin de tirer les conclusions.