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 Cinéaste animalier

Vis à vis d’un public mal informé, tout cinéaste animalier est en même temps « explorateur ». Cette idée a été largement semée dans les jeunes esprits par certaines émissions de télévision. Christian Zuber le reconnaît : « Il est certain que montrer le travail de réalisation des films que nous tournons pour Caméra au Poing, se montrer à l’écran, provoque un engouement extraordinaire chez les jeunes qui se sentent instables et mal dans leur peau : »

Or, un cinéaste animalier peut très bien filmer en studio ou en terrarium. Quant aux spécialistes du comportement de certaines espèces animales sauvages primates, grands rapaces, reptiles, insectes, etc. ce sont d’abord des chercheurs scientifiques ou des amateurs passionnés avant d’être des cinéastes. Enfin, la plupart des films que l’on voit à la télévision ne sont pas, comme beaucoup de jeunes le croient, directement réalisés par des équipes envoyées par les producteurs de l’émission. Un grand nombre d’émissions sont construites autour d’un film parfois du montage de plusieurs films dont les droits sont achetés à des réalisateurs indépendants français ou étrangers.

Il ne faut donc pas rêver. Il faudrait même éviter de donner à rêver. Que reste t il encore à explorer sur notre planète ? Les quelques îlots de nature sauvage qui demeurent sur les cinq continents ne doivent pas être pénétrés « en explorateur », mais en zoologiste, en écologiste conscient de leur fragilité : « Les surfaces sauvages, dit Guy Dhuit, se rétrécissent de plus en plus. Dans certaines régions, surtout en Europe, l’avifaune a presque complètement disparu en quelques années. Il faudrait, à l’intérieur de tous les parcs nationaux, des réserves intégrales où le chasseur n’aurait pas le droit d’entrer ».

Guy Dhuit sait de quoi il parle. Depuis près de vingt ans, pour la télévision française, il parcourt le monde avec sa caméra, à l’affût de la vraie vie animale, sans tricherie. Sans bruit : « Pour filmer les grands mammifères d’Europe, l’homme doit être invisible. » Surprendre et ne pas être surpris est encore plus difficile au cinéaste qu’au photographe. Une seule formule valable : le téléobjectif, pour respecter la distance de sécurité entre l’homme et l’animal. Une vertu capitale : l’effacement.

Guy Dhuit travaille seul : « Il n’y a pas deux techniques de film dans la nature ; il faut pratiquer l’affût, et, pour l’affût, être seul. » Bien sûr, si l’on se contente du banal portrait de l’animal, on a, dans une réserve africaine par exemple, une facilité d’approche qui n’existe pas en Europe. Mais saisir une scène difficile (un combat d’étalons chez les zèbres, une lionne en train de terrasser une antilope) exige des heures d’affût et des semaines de présence, comme en chasse photo. Le film présente une difficulté supplémentaire : « Il faut être cameraman avec une optique de monteur. C’est à dire qu’au moment où la scène se déroule, on doit penser séquence, plan et raccord. »

Naturaliste et technicien, le chasseur d’images, qui opère seul pour l’image et le son, doit avoir en plus une solide constitution, pour porter son matériel caméra et magnétophone entre autres jusqu’à ses postes de guet. Dans ces conditions, il est impossible, bien entendu, de faire simultanément la prise de vue et la prise de son : « Pour le rut du daim, qui a exigé trois ans de travail en trois fois vingt jours chaque année , il a fallu enregistrer la nuit, car dans la journée le vent apportait le bruit d’une route proche. » Guy Dhuit a replacé les cris du daim au montage.
Il est fréquent en effet que, dans le reportage, l’image et le son soient synchronisés après coup.

Dans le film scientifique, en revanche, image et son doivent être simultanés : pas de compromis pour les monographies du Muséum d’histoire naturelle. Ce qui pose de multiples problèmes complémentaires. Pourtant, Jean Marie Baufle, directeur du service cinéma du Muséum, travaille à peu près de la même façon que Guy Dhuit. Pas d’équipe pléthorique : un preneur de son et un assistant scientifique l’accompagnent dans les cas délicats. Sinon, il part seul : « Je pense que pour l’histoire naturelle, le film sonore est plus intéressant que la photo, mais c’est beaucoup plus difficile. »

Parmi les quelque cinquante films en 16 mm réalisés par le Muséum, la série sur les Insectes douze films de vingt six minutes a exigé deux ans et demi de travail. Un film de cinq minutes sur le lombric : quatre mois. Cela dit, le Muséum « réalise », mais ne « produit » pas. C’est à dire ne finance pas : il n’est pas assez riche. Les séries sont commandées par des sociétés privées. Elles servent à l’information et à la formation scientifique et sont présentées au Muséum, au cours de conférences ouvertes au public.

On le voit, ce métier passionnant mais dur n’est pas fait pour les dilettantes. Là encore, pas de filière précise. Christian Zuber était instituteur il a mis deux ans pour réunir des fonds avant d’entreprendre son premier voyage aux fies Galapagos. Il a maintenant sa propre maison de production et part toujours avec une équipe de copains. Guy Dhuit était technicien de cinéma et a commencé à faire du film de nature en amateur. Aujourd’hui, titulaire d’une carte professionnelle de réalisateur et de chef opérateur à la télévision, il est appointé par la Société de production des Buttes Chaumont. Enfin, quand il est entré au Muséum il y a vingt cinq ans, Jean Marie Baufle était photographe et s’est spécialisé sur place. Son service se compose en permanence de quatre personnes, fonctionnaires salariés, et de quelques stagiaires qui viennent s’initier au cinéma d’histoire naturelle. Il n’y a pas eu de création de poste dans ce service depuis huit ans.

Deux possibilités, donc, d’approcher ce domaine : faire du film de nature en amateur ou choisir un métier du cinéma ou de la télévision (assistant, opérateur, cadreur, monteur, etc.) : « Et, dit Guy Dhuit, si l’on sent un jour une possibilité d’ouverture, ne pas hésiter à plonger ! » En sachant toutefois, plus encore que pour la photo, que le matériel est cher et les débouchés rares.

Comme pour la chasse photographique, le matériel doit être excellent. Un amateur doit compter 15 000 F pour un bon équipement super 8, projecteur sonore et magnétophone compris. Pour un professionnel chevronné, l’équipement vaut le double. Il comprend une caméra 16 mm à visée reflex continue ; un zoom de 17 à 70 ou mieux de 12 à 120 , un objectif macro et deux téléobjectifs (un moyen de 150 à 200 mm, un puissant de 300 ou 400 mm) ; une housse insonore ; un pied très stable, très maniable, à l’épreuve des variations de température. Plus le magnétophone et le projecteur sonore. Et du film 16 mm en grande quantité. Coût minimum de ce matériel : 28 000 F et 6 à 10 000 F de pellicule. A cela s’ajoute évidemment le matériel de montage. Car il ne faut pas oublier que le montage entre pour 50 % dans la réussite du film.

Les treize émissions de vingt six minutes que Guy Dhuit a réalisées en 1975 pour la série Le monde vivant sur Antenne 2, ont nécessité deux ans et demi de tournage et six mois de montage. Soit 18 000 mètres de pellicule et 24 heures de documents sonores. Il est reparti en avril 1975 pour trois ans...

Bien sûr, on ne part pas sans savoir où l’on va ni ce que l’on va faire. Il faut un thème, un canevas... et une possibilité de repli. Car avec les animaux, les choses ne se passent jamais comme on l’avait prévu et il n’est pas question de leur faire recommencer une scène ratée ! Cet aspect du problème est très important : dans le cinéma animalier, la réalisation a la même importance que la préparation.

On le sait : il existe à la télévision française qui s’intéresse surtout aux séries plusieurs types de films et d’émissions. Un débutant ne peut pas présenter un film parfait (sujet, technique, montage) et exiger qu’il passe intégralement. Mais il peut céder les droits d’un film qui sera découpé en fragments par un réalisateur. Il est alors acheté au mètre. Le barème en France est de 400 à 600 F la minute de film utilisé.

On peut espérer que la vidéo cassette sera le débouché de l’avenir pour le film animalier avec, comme dans l’édition, des droits d’auteur calculés en fonction du tirage. Ce procédé enregistrement et transmission magnétique des images est pratiquement au point et commercialisé en France. Il est intéressant surtout pour l’enseignement, la formation permanente, la publicité. Déjà, la plupart des émissions de télévision sont mises en vidéo cassettes. Mais le matériel « lecteur », cassettes et même magnétoscope pour amateur demeure relativement cher (environ 15 000 F). Toutefois, certains spécialistes croient davantage à l’avenir du « disque cassette », commercialisé aux États Unis. Il a l’aspect d’un 33 tours souple et se posera sur le lecteur comme sur un tourne disque.

Il reste encore une autre façon de se faire connaître : la conférence. Le style du film est alors particulier et le montage aussi. Il s’agit de films muets, d’une durée d’une heure et demie, accompagnés d’un commentaire du réalisateur conférencier. Ils sont présentés au cours de cycles de projections, organisés dans toute la France par l’association Connaissance du monde. Cette association, qui possède un comité de vision chargé de sélectionner les films, a un rôle d’imprésario et ne finance en aucun cas une expédition.

Quant au 35 mm destiné à la salle commerciale, comme Le Territoire des autres, il n’est pas à la portée d’un débutant sans moyens financiers. D’ailleurs, les possibilités d’exploitation d’une telle réalisation sont pratiquement nulles. « Les producteurs, dit Jean Marie Baufle, ne s’intéressent pas à la vie animale. » Hélas...

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