Quand Mme S.D. était en Terminale, on l’avait complètement découragée le dessin de sciences ne se faisait plus, ou presque. Avec la photo, il semblait condamné sans appel. Aujourd’hui, vingt ans plus tard, Mme S.D. est dessinatrice à part entière au C.n.r.s. Sa vocation profonde et originale lui a fait surmonter toutes les difficultés. Y compris les lenteurs de l’Administration. Quant à la photo, elle a et aura toujours des limites.
En paléontologie, seul un dessinateur peut à partir de quelques ossements faire une reconstitution (rationnellement valable) d’un animal préhistorique. La photo ne donne pas, directement, de bonnes reproductions des peintures rupestres, toujours plus ou moins effacées par le temps. Alors que le dessinateur, qui relève de près les moindres parcelles de couleurs, retrouve le tracé exact de l’oeuvre. Il en fait une copie vivante, laquelle est ensuite photographiée pour être tirée à des milliers d’exemplaires, en carte postale par exemple. Un bloc de corail est il prêté à un chercheur par un organisme scientifique ? Un dessinateur peut fournir une « coupe » du « document » sans en casser la moindre parcelle : en extrapolant à partir de ce qu’il voit en surface.
Tout cela est évident, mais il y a plus subtil. Deux insectes noirs sont identiques à un détail près : chez l’un, les granulations de la carapace forment un dessin brouillé ; chez l’autre, un dessin bien organisé. Avec le point et le trait, un dessinateur met en évidence cette différence de structure, plus nettement que ne le ferait une photo.
On pourrait multiplier les exemples. Inversement, il n’en est, pas moins vrai que la photo a considérablement limité les débouchés. Aujourd’hui, quand les chercheurs ont besoin d’un dessinateur pour illustrer un manuel ou une publication scientifique, ils font appel à quelques rares dessinateurs animaliers. Ou ils en sont réduits à chercher quelqu’un aux Beaux Arts ou aux Arts décoratifs. Solution boiteuse : ces artistes veulent s’exprimer, créer. Or on leur demande d’oublier leur personnalité, de s’effacer derrière le document, de recopier le croquis tracé par le zoologiste. Le métier comporte même une partie carrément fastidieuse : des courbes d’évolution, des tableaux... Ces derniers, trop difficiles à composer à l’imprimerie, sont traités et reproduits comme de véritables dessins. La seule façon de ne pas s’ennuyer est de s’intéresser aux travaux que ces tableaux résument. C’est le cas précisément de Mme S.D...
Elle a le bonheur, assez rare, d’aimer autant les sciences que le dessin. Elle veut apprendre en dessinant et dessiner ce qui l’intéresse. En outre, elle a reçu dans une école de biochimie et de biologie une bonne formation de laborantine. Elle est capable de préparer des coupes qui seront regardées au microscope. De disséquer une musaraigne avant d’en dessiner le crâne. Ou d’assurer, au mois d’août, la permanence en entretenant les petits élevages du laboratoire. Bref, cette compétence de technicienne, jointe à une grande curiosité d’esprit et à beaucoup de rigueur intellectuelle, la rend évidemment précieuse. La recherche se fait en association et les scientifiques apprécient qu’elle comprenne finement leurs travaux. Malgré toutes ces qualités, il lui a fallu quinze ans pour réussir.
En 1957, elle s’est présentée chez l’Éditeur Masson, avec quelques dessins sous le bras. Il l’a recommandée auprès d’un éminent Professeur. Mme S.D. a commencé par copier des dessins pour la publication d’un gigantesque traité de zoologie. Ce travail monotone lui a permis d’entrer dans le monde étroit et fermé des chercheurs : « Quand on est content de vous, dit elle, ça se répand de bouche à oreille ». Et, de fait, elle a toujours été sollicitée ensuite. Notamment par l’Institut Pasteur, qui préparait un ouvrage sur les parasites de l’agriculture et qui lui a fait dessiner pendant un an uniquement des charançons !
Ses premiers travaux lui ont été (mal) payés à la pièce et au temps passé « Il faut être rentable, avoir suffisamment d’expérience pour travailler vite. Cependant, quand on vous apprécie, on admet que vous y passiez du temps. » D’autre part, il faut avoir un appareil d’optique : la chambre claire, qui se branche sur un microscope ou sur une loupe binoculaire, facilite le travail. La préparation, entre lame et lamelle, apparaît non pas sous l’objectif mais à sa droite. On peut donc, en plaçant là une feuille de papier, dessiner ce qu’on voit, en suivant les contours de l’image.
Enfin, en 1959, Mme S.D. est entrée à temps complet au C.n.r.s., officiellement comme technicienne. Tout en faisant essentiellement du dessin. Une situation paradoxale mais courante. Elle a fini par être reconnue dessinatrice en 1972 (même si elle reste volontiers disponible comme laborantine). Elle gagne maintenant un peu plus de 3 000 F par mois (plus des primes, deux fois par an l’équivalent d’un mois et demi de salaire). Soit à peu près autant qu’un « chargé de recherche ».
Mme S.D. ne se plaint pas. Le C.n.r.s. l’a envoyée pendant un an en Afrique pour étudier certains petits animaux, les localiser par rapport aux plantes et faire des relevés de terrain. Une moisson de schémas. Et de souvenirs : elle a campé deux mois et demi seule parmi des Noirs qui ne connaissaient pas les Blancs. Ils se sauvaient en courant en la voyant arriver !
Toutes les dessinatrices ne réussissent pas aussi bien, sur le plan financier du moins. Mme B., qui a réalisé tous les dessins d’un film de reconstitutions paléontologiques, continue de travailler à la tâche. « Je dessine le soir, en rentrant chez moi. Dans ce métier on a tantôt trop de commandes, tantôt pas assez. Je suis entrée moi aussi au C.n.r.s. comme technicienne. Mais comme je n’ai aucune formation, je fais des inventaires à longueur de journée ! J’ai là un salaire régulier. Et très bas. Je ne peux rien espérer : je n’ai pas le bac 2 Après le brevet, j’ai fait deux écoles privées de dessin, pour devenir publiciste. Mais ça n’a pas bien marché. J’ai été initiée à la technique du dessin scientifique par un vieux dessinateur du Muséum, momentanément débordé de travail. J’ai illustré chez Gallimard un tome de l’Encyclopédie de la Pléiade : des costumes, des poteries, des villages... Les animaux ? Mieux vaut ne pas avoir d’oeillères. Maintenant je dessine des dents de porcs, de mammouths, d’hippopotames. Pour 35 F de l’heure. C’est correct. Et puis, il faut garder la main. »
Ce métier a ses techniques : celle de la carte à gratter est spéciale. Un détail parmi bien d’autres : on passe d’abord l’encre de Chine ; on gratte ensuite au vaccinostyle ou au porte foret (un instrument d’horloger) pour faire les lumières qui donnent le relief, les formes. On peut recommencer, la carte est suffisamment épaisse pour être grattée plusieurs fois. Il a ses conventions : « l’objet », par exemple, est toujours éclairé en haut et à gauche. Ce qui rend tous les charançons de Mme S.D. « homogènes » et faciles à comparer. Et certains organes, telles des glandes à la surface de la carapace des cochenilles, sont figurés en marge du dessin par des signes internationalement admis...
Mme L.R. dessine des cochenilles depuis deux ans au Muséum. On en connaît vingt mille espèces. Et il y en a sans doute trois ou quatre fois plus... Auparavant, Mme L.R. a fait de la peinture sur porcelaine. Puis elle a appris, par relation, qu’on recherchait une dessinatrice au laboratoire d’entomologie. Test d’embauche : dessiner une aile de papillon en reproduisant au maximum « tout ce qu’on voit ». Depuis, elle a suivi un cours de formation au Muséum pour avoir la compétence d’une technicienne le dessinateur n’est pas officiellement reconnu et pour apprendre les fameuses conventions. Ce n’est pas là le plus difficile.
Autant de personnes, autant de cas particuliers. Le dessin scientifique ne s’apprend dans aucune école. Les organismes de recherche ne recrutent pas en général leurs dessinateurs par petites annonces. Mais si l’on entre souvent dans ce métier par hasard, il semble que ce ne soit pas par hasard qu’on y réussisse...