Pour peu qu’ils soient honnêtes, tous les dresseurs vous le diront le meilleur chien, c’est le chien du contrebandier, ou le chien du braconnier. Parce que ce chien est toujours avec son maître. Qu’il a été dressé par lui et qu’il a appris à lui obéir au moindre geste, au moindre chuchotement. Il l’aime et veut lui faire plaisir. Son dévouement est sans borne. Le mieux est donc de dresser son chien soi même. Quand on en a le temps et les compétences. Sinon, il faut bien avoir recours à un dresseur professionnel.
On naît dresseur, comme on naît pédagogue « Un animal, c’est comme un enfant ; faut savoir le prendre. » Certains dresseurs se montrent assez jaloux de leur savoir. Il n’existe pourtant pas de réels secrets. De multiples ouvrages très détaillés traitent de tous les dressages. Il suffit de fouiner dans les librairies ; de chercher les thèses, faciles à lire, en bibliothèque, et de comparer les méthodes. Par ailleurs, d’une façon pratique, différentes filières sont à la portée de tout le monde. Pour les chiens de garde, qu’on appelle en langage cynophile chiens d’attaque et de défense, les deux « écoles » sont les clubs de dressage et l’Armée.
Il existe des clubs de dressage un peu partout en France. Bien des dresseurs ont commencé comme cela : ils sont venus pour faire dresser leur propre chien. Et puis, ils ont persévéré jusqu’à ce qu’ils deviennent à leur tour dresseurs pour le club. Mais dresseurs bénévoles. Car ces clubs, reconnus d’utilité publique et régis par la loi de 1901, sont des associations à but non lucratif. Ils ne demandent outre la cotisation que 5 à 10 F par leçon à leurs adhérents : pour couvrir leurs frais.
Aussi sont ils très sollicités. Le samedi et le dimanche après midi, les chiens sont si nombreux que les leçons de débourrage (assis, couché, marche au pied, etc.) sont données collectivement. Après ces assouplissements, on leur apprend, individuellement, à mordre l’homme d’attaque. Entendez l’homme qui feint d’attaquer le maître et qui porte, pour se protéger, un costume de toile bien rembourré. Cet homme d’attaque perçoit, dans certains clubs, une indemnité de 4 à 8 F par chien : « Ça paie le costume », qui vaut de 1 000 à 2 000 F et les manchettes (90 F), qui sont à renouveler fréquemment.
Beaucoup de chiens manquent de mordant. Certains sont même incurablement gentils. Tous doivent être excités, par une petite mise en scène, pour s’élancer et mordre dans le costume. Ensuite les meilleurs y prennent goût. Et d’autres s’y mettent par esprit d’imitation. Le maître assiste toujours à ces leçons et il y participe activement. Il donne les commandements et forme son chien en suivant les instructions du dresseur. Lequel a donc deux élèves : le chien et l’homme, le premier progressant beaucoup en fonction du second. Ceci est capital. Le chien qui apprend à mordre, devient redoutable. Son maître doit l’avoir bien en main. Il doit en particulier se faire obéir immédiatement, dès qu’il ordonne de lâcher prise.
On voit au bout de trois ou quatre leçons si un chien est doué. Un chien destiné aux concours s’entraîne et se perfectionne sans arrêt. Mais, dans 98 % des cas, les maîtres se lassent vite. Ou bien ils ont un problème personnel qui ne demande qu’un dressage limité. Leur chien doit attaquer quiconque franchit la deuxième porte de leur jardin ; mais pas la première. Ou encore interdire l’accès du bar côté caisse dans un café. Ces clients veulent des leçons particulières, à domicile. Le dresseur revêt alors le costume. Et il demande environ 40 à 50 F par séance. Il ne manque pas de faire valoir qu’il donne des leçons plus longues (trois quarts d’heure), et meilleures, que dans un club.
Autre filière : l’Armée. Elle utilise des chiens essentiellement pour le gardiennage de certains « points sensibles ». On peut demander à devenir maître de chien en effectuant un stage dans les Formations vétérinaires de l’Armée. On en compte environ 120 actuellement. Les appelés auront de moins en moins de chance d’obtenir satisfaction : « Ils ne durent que huit mois » (une fois les délais administratif, de vaccinations et d’instruction cynophile remplis). « Et les chiens (des Bergers allemands) finissent par devenir fous à passer de maître en maître. » Pour cette raison, on leur préférera de plus en plus et ce sera chose faite dans quatre ou cinq ans les engagés (pour trois, cinq, sept ans ou plus). Ce sont depuis avril 1975 des « engagés spécialisés ». Mais attention : dans les deux cas, on apprend à dresser un chien. Après quoi, on rentre dans le rang avec « son » chien. A moins, pour les engagés, de devenir sous officier et instructeur cynophile (une soixantaine pour l’instant’). Quoi qu’il en soit, un maître de chien a acquis une compétence.
Rien ne l’empêche donc, comme un civil, de donner des leçons pour son propre compte. A condition de trouver des clients. On se fait connaître par petites annonces et en présentant des chiens qui gagnent des Prix dans les concours. Un dresseur confie : « J’ai abandonné... J’ai eu des ennuis.., parce que je n’étais pas déclaré. Mais alors, s’il faut se déclarer, ça n’en vaut plus la peine... Dites vous bien une chose, c’est que les gens ne veulent pas dépenser plus de 100 ou 200 F pour leur chien. Résultat, il faut toujours chercher de nouveaux clients. »
Se déclarer ? Chacun dans ce domaine essaie plutôt de passer inaperçu. Et de se retrancher derrière un autre métier pour lequel il est déjà imposé : « Je donne quelques leçons par ci, par là, pour rendre service. C’est tout. » Sans donner de chiffre, un autre dresseur avance une comparaison à laquelle il tient : « Le rugby aussi c’est amateur. Et pourtant vous savez que les sportifs gagnent très bien leur vie. » Un jeune, qui essaie de s’établir uniquement comme dresseur et à temps plein, éprouve les plus grandes difficultés. On le renvoie d’un service administratif à l’autre, et chacun le reçoit en fonction de sa propre cordialité : « Dresseur de chien, c’est comme dresseur de puces, ça n’existe pas dans la nomenclature... il faut rattacher cette activité à une autre profession par une assimilation. On ne va pas créer une catégorie (fiscale) exprès pour quelques individus... »
De fait, la plupart des dresseurs élèvent des chiens, tiennent une pension pour animaux et parfois vendent quelques accessoires (colliers, laisses, etc.). Le problème s’éparpille en une multitude de cas particuliers : à résoudre avec son Inspecteur des contributions directes.
A moins d’être salarié. Quelques débouchés viennent de s’ouvrir du fait qu’un décret de mars 1973 ne permet plus d’accorder le « port d’arme » aux gardiens des sociétés privées. M. S., le P.d.g. de l’une d’elles, avait compris, bien avant cette date, tout le parti qu’on pouvait tirer du chien « En 1968, dit il, j’étais étudiant et, pour gagner un peu d’argent, je faisais du gardiennage. Un jour je surprends un voleur de voiture. J’avais une arme : c’est â ce moment précis que j’ai pensé au chien. Je me suis mis â mon compte et j’ai commencé à faire des rondes la nuit avec des chiens de la S.p.a. dans des parkings, des supermarchés, et des chantiers. Une chance, j’ai enlevé assez vite de grosses affaires et suis tombé sur de bons payeurs. »