Ce n’est un secret pour personne le monde moderne est malade. Malade de son industrialisation et surtout de l’augmentation continue de la population humaine sur la planète. « Il faut que l’homme prenne conscience de la gravité de sa propre pullulation, fait capital qui domine tout notre avenir en même temps qu’il compromet à tout jamais un heureux équilibre dans la nature. Faire la politique de l’autruche serait un crime de la part de nos gouvernants. »
Pour le moment, nos gouvernants, pris dans l’engrenage de l’expansion, contraints de donner priorité au développement économique, n’ont pas de vraie politique nationale de l’environnement. Le vote d’une importante loi cadre sur la protection de la nature est constamment remis à plus tard. Pourtant, toutes les universités des grandes villes de France forment des écologistes. Et les débouchés s’ouvrent au compte gouttes surtout pour les hydrobiologistes et les océanographes. La pollution des eaux douces et des mers étant devenue un danger immédiat, évident. Moins visibles, les déséquilibres en milieu terrestre paraissent moins préoccupants...
Comme un médecin apprend l’anatomie avant la pathologie, l’écologiste doit comprendre parfaitement comment « fonctionne » la nature pour savoir réparer ce que l’homme a détruit. Pour pouvoir limiter les dégâts dans l’avenir ; si possible. Etudier l’écologie, c’est à dire les relations étroites qui existent entre les êtres vivants et leur milieu, et les rapports de chaque organisme vivant avec tout ce qui animal ou végétal partage ce milieu, est inépuisable « On est en pleine relativité, dit Paul Testard, maître assistant à l’Université de Paris VI, dans le service du Professeur Lamotte. Un chercheur peut passer des années à étudier un seul type de milieu, parce que le contexte évolue constamment. » En effet, ces milieux (les biotopes) dans lesquels vivent les espèces animales et végétales, déjà très différents selon la région, le climat, la latitude, sont aussi périodiquement influencés par la lumière, la chaleur, la saison : « la variabilité est journalière, saisonnière, annuelle »...
Tout ce qui vit dans le biotope est soumis aux mêmes influences. Contrairement au « naturaliste de cabinet » de jadis, l’écologiste n’étudie pas un individu isolé, mais l’animal dans un système déterminé. Cet ensemble étroitement uni, interdépendant, est appelé écosystème. On le sait : dans la nature tout s’équilibre et tout s’enchaîne. Il existe dans le monde de multiples réseaux de nutrition, sur terre et sous l’eau : qu’un maillon de la chaîne soit détruit ou contaminé, et l’ensemble du réseau est affecté.
En règle générale, quand une population animale prolifère à l’excès en milieu naturel, elle s’auto régularise d’une manière ou d’une autre. Aujourd’hui, les écologistes essaient d’expliquer et de prévoir les variations d’abondance des espèces animales et végétales : c’est la dynamique des populations. A l’Université de Paris VI, on étudie la structure, l’organisation, l’évolution des peuplements animaux. Autrement dit, le fonctionnement d’un système naturel avec toutes ses composantes.
Pour faire l’analyse démographique d’une population animale, il faut capturer le plus possible d’espèces, grâce à un système de piégeage normalisé. Par exemple, pour les petits mammifères, une boîte de métal avec ou sans appât, qui ne présente aucun danger. On pose environ deux cents pièges sur deux mille mètres carrés. Les femelles allaitantes ou gestantes sont immédiatement relâchées. Les autres animaux passent quelques heures au laboratoire : le temps de déterminer l’espèce, le sexe, l’état physiologique. Il faut les peser, les mesurer, les répertorier, les marquer (par une entaille à l’oreille ou aux pattes : la marque doit être indélébile).
Ce travail, est assez fastidieux. Il s’agit d’abord de collecter le maximum de données, qu’on essaie de rendre aussi précises que possible, grâce au perfectionnement des méthodes d’échantillonnage. On ne capture pas, évidemment, tous les petits mammifères. Ce prélèvement « d’échantillons » dans la nature doit se répéter à intervalles réguliers tous les quinze jours ou toutes les semaines, pour pouvoir suivre chaque individu dans un milieu typique (savane en milieu tropical ou forêt ardennaise). On estime qu’à partir d’un échantillon (de l’étude d’une portion d’un type de milieu), on peut avoir une représentation convenable de l’ensemble.
Mais la description ne suffit pas. Il faut ensuite analyser les données, par des procédés statistiques très élaborés (c’est à dire par les mathématiques, l’informatique) « On travaille de plus en plus avec les ordinateurs », dit M. Testard. D’ailleurs, l’analyse n’est pas forcément faite par l’écologiste lui même, mais sous son étroit contrôle, par un mathématicien ou un informaticien.
Dans ce domaine, le travail d’équipe est obligatoire. L’écologiste ne peut pas être à la fois informaticien ou mathématicien, et botaniste, chimiste, météorologiste... En effet, il doit tenir compte de l’influence du climat : la variabilité à l’intérieur d’une même espèce animale est considérable en fonction des zones climatiques. Cette multiplicité des sous espèces qui démontre bien l’influence du milieu sur l’organisme est d’ailleurs à la base de beaucoup d’erreurs des systématiciens de jadis...
Nous avons fait énormément d’autres erreurs, en négligeant les grandes lois de la nature. Une chose est sûre à l’heure actuelle : l’enseignement de l’écologie prend de l’importance. Les cours, entre autres, du Professeur Aguesse à Orléans parmi les plus complets , du Professeur Lemée à l’Université de Paris sud (Faculté des sciences d’Orsay), du Professeur Lamotte à Paris VI (École normale supérieure), forment des hommes conscients de leurs responsabilités futures.
A Paris VI, une vingtaine d’élèves sont acceptés chaque année, au niveau du troisième cycle, sur une quarantaine de candidats. En principe, il vaut mieux avoir une maîtrise de sciences biologiques. La sélection se situe ensuite sur deux plans : les motivations réelles du candidat et ses projets en matière de recherche. C’est déterminant : « Il ne suffit pas, dit M. Testard, qu’un élève dise qu’il s’intéresse à la pollution des rivières, il est préférable qu’il se présente avec des projets. » Par exemple, une comparaison entre deux procédés d’études de la composition faunistique d’une rivière. On peut en effet évaluer le degré de pollution par la composition faunistique : c’est une méthode de détermination de la qualité biologique des eaux courantes.
Les études durent un an. Elles sont sanctionnées par un D.e.a. d’écologie animale. Les étudiants, à Paris VI, ont le choix entre deux options milieu terrestre (oiseaux, mammifères, insectes) et milieu aquatique (limnologie, c’est à dire étude des eaux continentales, écologie et aménagement des eaux courantes, étude des eaux saumâtres et planctonologie). Les cours comprennent un enseignement théorique et des stages de deux types collectifs, dans les laboratoires « de terrain » de l’Université, et stages de mise à l’épreuve. L’étudiant doit traiter une question d’écologie de terrain et présenter un mémoire, en fonction duquel il obtiendra son diplôme. Depuis 1975, à l’Université de Paris VI, il existe un enseignement d’entomologie qui permettra d’obtenir un D.e.a. d’écologie appliquée à l’entomologie. Et ouvrira sans doute un
jour de nouveaux débouchés vers la lutte biologique .
Car le problème, évidemment, est toujours le même. Les débouchés sont rares encore, compte tenu des balbutiements de la politique française en matière d’environnement ; quoique les besoins soient de plus en plus urgents, considérables. Les débouchés classiques l’enseignement et la recherche étant aussi limités .
En France, les universités des grandes villes : Paris, Orsay, Orléans, Rennes, Lille, Lyon, etc., ont un enseignement d’écologie. Pour accéder au poste d’assistant, il vaut mieux avoir compte tenu du nombre de postulants à l’heure actuelle une thèse de troisième cycle et un certain nombre de publications. L’assistant aura quatre heures de cours environ par semaine, ce qui lui laisse du temps pour la recherche. Cela dit, l’enseignant chercheur n’a pas un très gros budget individuel de recherche 2 704 F par an en 1975 pour un écologiste ! (Les biochimistes ont un peu plus.) Avec le droit de s’absenter six semaines chaque année. Si l’on veut faire un travail sérieux, il faut se débrouiller.
Pour cela, les laboratoires font des échanges de chercheurs : « Les 3e cycle, dit M. Testard, ne peuvent subsister que s’ils s’appuient sur un groupe de recherche. » En ce qui le concerne, pour une mission d’un mois au Tchad, il s’est fait héberger par l’O.r.s.t.o.m., qui mettait ses véhicules et son matériel de recherche à sa disposition. Cet échange de bons procédés est classique tous les laboratoires universitaires accueillent également des jeunes chercheurs titulaires du D.e.a. pour travailler, sans évidemment leur assurer d’emploi.
En règle générale, on déplore le manque de mobilité des chercheurs et le cloisonnement entre l’université et le secteur privé, ce qui risque de décourager les employeurs éventuels « Il est évident que les gros débouchés se situent hors de l’université », dit le Professeur Aguesse. Et il engage ses étudiants à faire des stages dans les laboratoires des sociétés privées « C’est un problème de relations publiques. Il faut absolument se faire connaître. »
On commence en effet, par le biais de l’écotoxicologue (étude de l’effet des pesticides, des détergents), à recruter un certain nombre d’universitaires dans les laboratoires de recherche « C’est une tendance qui s’affirme dans le secteur privé », dit François Ramade, professeur d’écologie générale à l’Université de Paris VII et directeur du laboratoire de zoologie à Paris sud (Faculté des sciences d’Orsay). Certains grands industriels (la Régie Renault, quelques sociétés pétrolières) font appel à des écologistes pour des études de prospective dans le domaine de l’environnement. Les besoins correspondant aux différentes opérations d’aménagement sont énormes. Pour répondre à ces nécessités grandissantes, on assiste hélas ! à une floraison de bureaux d’études plus ou moins sérieux, coiffés par des architectes ou des ingénieurs des Ponts et Chaussées qui n’ont pas la moindre formation d’écologistes.
Dans le secteur public, tout projet d’aménagement de tracé d’autoroute, de barrage, etc. nécessiterait également une sérieuse enquête préalable. Malheureusement « La politique actuelle, c’est de privilégier les solutions à court terme au détriment des solutions à long terme, qui sont les seules rentables du point de vue écologique », dit le Professeur Ramade. Et il cite l’exemple de l’autoroute de Bandol, qui avait le choix entre passer sur des terres incultes, et longer le littoral.., en détruisant tout le vignoble de Bandol : c’est ce qui fut fait.
Il faut dire que la plupart des postes importants du secteur public ne sont pas confiés à des écologistes, mais à des ingénieurs. Certes, à l’Institut national agronomique, ils reçoivent un enseignement de base d’écologie. Mais leur formation est insuffisante, et certains viennent faire une thèse de 3e cycle à Paris VI ou à Orsay : « Quand les ingénieurs agronomes viennent ici, ils ont déjà un poste derrière la tête », dit François Ramade.
Bref, si les ingénieurs sont favorisés, les écologistes sont incontestablement mieux formés. Il faut donc espérer que la politique du remembrement, par exemple, va évoluer vers des solutions de bon sens. Et que la loi cadre sur la protection de la nature, qui rendrait obligatoire une étude écologique avant chaque grand projet d’aménagement, finira par être votée, et appliquée. Il y va de l’avenir de l’humanité.