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 Eleveur chats

« L’élevage félin ne paie pas. Si en élevant des chats vous espérez un gain, perdez vos illusions. » Dans Le chat, vade mecum de l’éleveur, Mme M. Ravel, secrétaire générale du Cat Club de Paris, décourage tout de suite le néophyte décidé à faire fortune. Tous les éleveurs français, d’ailleurs, sont unanimes « Nous ne sommes pas des marchands. » « C’est un passe temps agréable, mais cela ne rapporte rien ; on rentre tout juste dans ses frais. » « Au delà de cinq ou six reproducteurs, il n’y a plus de relation privilégiée avec le chat. » Il semble tout de même que le profit raisonnable et la passion du chat soient conciliables.

Il est exact qu’en France, on ne trouve pas de grands élevages. De ces vastes « chatteries » anglaises, hollandaises ou allemandes, où quelque soixante dix félins de toutes races sont élevés de façon rationnelle. Sujets d’expérience autant que marchandises. Bien traités certes (il n’est question ici que des élevages sérieux) et sévèrement sélectionnés. Mais peu aimés. Alors que certains éleveurs belges marchent de plus en plus sur les traces de leurs voisins néerlandais, la plupart, comme les Suisses d’ailleurs, travaillent plutôt « à la française ». Tous les éleveurs français sont amateurs, aucun n’est patenté, et les « grands élevages » cent cinquante environ ne comptent pas plus d’une vingtaine de reproducteurs.

Pour être éleveur, il suffit d’ailleurs de posséder une seule chatte de race et d’être inscrit dans l’un des trois clubs félins de France j. Le propriétaire peut déposer à son club un nom de chatterie (affixe ou préfixe), que porteront les chatons issus de sa reproductrice. Chaque année, les clubs enregistrent plusieurs centaines d’affixes nouveaux, signe évident que le Français s’intéresse de plus en plus à l’élevage félin. Et le Cat Club a inscrit dans son Livre d’origines plus de trois mille chatons en 1974.

En général, on ne décide pas : « je vais faire de l’élevage ». Les choses se passent à peu près toujours de la même manière : on a le coup de foudre pour une chatte, on la trouve trop belle pour la faire opérer, on l’accouple avec l’étalon qu’il lui faut et le processus est engagé. M. de P., 36 ans, éleveur de Chats sacrés de Birmanie depuis douze ans, raconte.

Cette race était assez peu répandue quand j’ai acheté ma Birmane dans une exposition féline. Dans sa première portée de cinq chatons, il y avait une petite merveille, Princesse, parfaitement gantée 2 Je l’ai gardée. Ce fut le point de départ de mon élevage. »

Devenue championne internationale, la belle Princesse est morte à 9 ans d’un coryza infectieux. Aujourd’hui, M. de P. élève dans son pavillon de la région parisienne quatre chattes qui lui donnent chaque année une vingtaine de chatons. Et Vladimir, un étalon isolé dans une « maisonnette jardin ».

Ce système de petit élevage en appartement est le plus répandu en France, lorsqu’on ne possède pas plus de quatre ou cinq chats. Il est possible de faire vivre l’étalon avec les femelles à condition, bien entendu, qu’ils soient de la même race. Il est toutefois recommandé de séparer le mâle. Cette précaution devient indispensable si l’on possède à la fois des Siamois, des Abyssins et des Chartreux par exemple. Quoique la vraie recherche de sélection soit rare en France, un éleveur qui possède chez lui deux ou trois races différentes pourra difficilement éviter des croisements interdits par les clubs félins et les standards.

Premier problème, donc, pour concilier l’amour du chat et son élevage aussi rationnel que possible n’avoir qu’une seule race à la fois. Deuxième problème : l’installation d’une chatterie suppose une organisation et une mise de fonds de 5 000 à 20 000 F ou davantage en fonction de son importance. Chaque éleveur a sa méthode et ses arguments...

Mme D., éleveuse de Chartreux, fait vivre avec elle dans son appartement de Clermont Ferrand son étalon et quatre chattes : « Je veux que mon chat ait une vie normale. Quand l’une des chattes est en chaleur, il la suit et ne la quitte plus, sans s’occuper des autres. » Chez Mme F., une vingtaine de Siamois bruns, bleus et blancs vivent « à part » à l’anglaise dans sa propriété de Touraine. Dans leur pièce personnelle carrelée de vingt cinq mètres carrés environ, cinq maisonnettes en bois grillagées, de 1,50 m x 1 m x 2 m, sont équipées à mi hauteur d’une niche où le chat accède par une échelle à sa taille. Elles ont été réalisées par le menuisier sur les plans de l’éleveuse. Deux maisonnettes sont distribuées aux deux mâles, une troisième à une chatte agressive. Les autres chattes se pelotonnent en grappes sur le radiateur près de la fenêtre. Pour la promenade, elles sortent ensemble dans un jardin clos auquel elles accèdent par une sorte de tunnel chatière en ciment. Elles ne rencontrent les mâles que pour l’accouplement, qui a lieu dans une pièce réservée.

Chez M. de P., la maisonnette jardin de Vladimir est construite à peu près sur le même modèle que celles de Mme F., dans un enclos de verdure. On lui a seulement, dans un espace un peu plus grand, reconstitué un « appartement » : il a son lit niche, sa commode, son « griffodrome », son coin repas et son coin toilette. Le chauffage 200 est assuré par des lampes à infrarouge. Au fond, une cage pour la fiancée en visite, où elle attendra d’être prête à accepter les hommages du mâle. C’est en effet toujours la chatte qui se déplace. Le mariage se consomme sur un tapis, en présence de l’éleveur.

« Une vie d’étalon n’est pas très drôle », reconnaît M. de P. On l’isole à 8 ou 10 mois pour diverses raisons : parce qu’il marque son territoire, qu’il a tendance à délaisser les femelles avec lesquelles il vit, et parce que la chatte « en saison » doit être saillie dans les quarante huit heures. Donc, l’étalon doit être toujours prêt. En fait, isolé, il est conditionné pour la saillie. On comprend qu’il devienne as sauvage et ombrageux. M. G., éleveur d’Abyssins, pallie cet inconvénient en installant chacun chez soi mâle et femelles dans une chatterie rationnelle toute proche de sa maison, et en amenant les chats à tour de rôle dans la famille.

Vladimir vient d’Angleterre. En effet, dans certaines races, et notamment chez le Sacré de Birmanie, les étalons sont rares. Et l’éleveur ne garde pas de chatons mâles des portées de ses chattes, pour éviter les dangers de la consanguinité. Chaque saillie est enregistrée dans un carnet ou sur une fiche que le propriétaire du chat se procure à son club. Il doit obligatoirement y inscrire le nom des reproducteurs, le pedigree de l’étalon et en principe le prix de la saillie. Il varie selon la race et la qualité du père : de 200 à 600 F.

Le carnet de saillie permet au club un contrôle des races, puisque la propriétaire de la chatte doit à son tour, après le temps de gestation (63 à 67 jours), déclarer les chatons dans les trois semaines qui suivent leur naissance. Ils sont inscrits au L.o.f. (Livre français des origines) ou au R.i.e.x. (Registre initial et expérimental). Ce dernier, rendu obligatoire par la Fédération féline internationale pour les clubs qui y sont affiliés, est un livre d’attente et de fixation des races.

Ainsi, un éleveur digne d’intérêt réunit toutes les garanties pour le chaton qu’il vendra : il connaît son ascendance (un pedigree n’a de valeur que si l’éleveur est honnête), ses qualités et ses défauts morphologiques, son caractère. Enfin, le bébé chat est rarement vendu avant 2 mois et demi ou 3 mois, vacciné contre la leucopénie infectieuse ou typhus redoutable maladie féline. Comme les conditions de la saillie, le prix du chaton varie selon sa valeur : de 250 F pour un « poils courts » à 1 000 F et plus pour un « poils longs » absolument parfait. Souvent, les portées sont retenues à l’avance, au moment des expositions félines par exemple. Les chatons sont également signalés par l’intermédiaire des clubs, des petites annonces de journaux spécialisés, voire vendus à certains chenils sérieux, connus des éleveurs amateurs.

« Finalement, certains prix qui peuvent paraître excessifs à l’acheteur sont souvent justifiés. En effet, mis à part le capital à engager pour l’installation d’une chatterie fonctionnelle, l’éleveur honnête, même en appartement, a des principes qui lui coûtent cher et qui doivent être compensés « Je préfère que mon étalon chartreux soit heureux et fasse moins de saillies », dit Mme D. « Trois portées en deux ans pour une chatte, c’est un maximum », dit Mme M., éleveuse de Siamois. Pourtant, les Siamoises sont prolifiques, mais elle ne veut pas les fatiguer. Quant à Mme Ravel, elle condamne les éleveurs « inconscients ou trop âpres au gain » qui « compromettent la santé de leur reproductrice en leur faisant faire des portées à quelques mois de distance ». Et elle conseille de limiter les saillies.

Cela dit, l’éleveur a des frais d’inscription à un club (environ 100 F par an) et d’inscription des nouveau nés au Livre d’origines (30 F par chaton au Cat Club). L’éleveur qui possède un étalon doit acheter dans certains clubs son carnet de saillie largement remboursé par le reproducteur mais celui qui n’a que des chattes doit compter la saillie dans sa colonne « débit ». A cela s’ajoutent les frais de pâtées : de 3 à 6 F par chat et par jour, car la nourriture des chattes en gestation et le sevrage des chatons sont surveillés soigneusement. Et s’additionnent les frais de vétérinaire (médicaments, vitamines, vaccination des petits quand tout va bien). Un chat est délicat, il exige des soins de propreté parfaits (deux heures de travail par jour pour un élevage moyen) et une épidémie de coryza ou de typhus peut décimer tout un élevage.

Sans catastrophe, avec des reproducteurs de qualité et quelques champions dans la lignée, l’élevage devient intéressant. Mais avant de pouvoir justifier le prix de vente élevé d’un très beau chat, l’éleveur a aussi des frais d’exposition. L’inscription revient de 50 à 200 F par animal, selon la ou les classes dans lesquelles il est présenté. Il faut six à douze expositions en France et à l’étranger pour devenir champion international (c’est fonction de la rapidité avec laquelle « l’exposé » gravit les échelons). Trois C.a.c. (certificat d’aptitudes au championnat) et trois C.a.c.i.b. (certificat d’aptitudes au championnat international de beauté) sont nécessaires pour devenir champion international.

Ce plaisir de « faire des expositions » et d’obtenir des récompenses est très important pour l’éleveur. La plupart des exposants ayant un métier principal, les manifestations ont lieu pendant le week end. Mais il faut tout de même consacrer tous ses loisirs aux chats. Et vingt quatre heures sur vingt quatre si l’on choisit d’avoir deux douzaines de Persans, qui posent un problème supplémentaire de toilettage et exigent une camériste. En effet, il n’existe pas de toiletteurs de chats, comme il existe des toiletteurs de chiens. Ce sont les éleveurs de Persans qui se passent la recette de la « mise en plis pour chat à poils longs », et qui conseillent les acheteurs pour démêler les noeuds dans la précieuse fourrure.

Tout cela demande des efforts et du temps. Certes, on rencontre encore parmi les éleveurs de chats des dames qui ont de la fortune, des loisirs, une grande propriété.., ou un mari vétérinaire. Mais on voit de plus en plus de jeunes couples ou de jeunes gens acheter une chatte et commencer la reproduction. Pour la plupart d’entre eux, le hobby prend vite le pas sur le métier principal. Bien sûr, ils n’aiment pas perdre de l’argent et ils s’arrangent pour en gagner mais il semble surtout qu’ils aient trouvé là une certaine raison de vivre avec le plus subtil de tous nos animaux de compagnie...

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