Le corniaud n’est pas vacciné. Trois mètres plus loin, un autre marchand vend des caniches nains : 800 F sans certificat de naissance. Ça paraît cher, mais les chiots sont tellement attendrissants. Ils grelottent dans le courant d’air du marché des abattoirs de Vaugirard. On a envie d’en emporter un.
On vend du chien un peu partout : dans la rue, à la terrasse des cafés sur les Champs Elysées, dans les magasins d’animaux. Et chez les éleveurs. Aux prix les plus variables. Un « Chien loup de Chine », un petit chien nu comme le dos de la main et qui serait plutôt un chien des Aztèques est mis en vente à 20 000 F dans un chenil chic ! Il serait importé en Europe par le port de Hambourg où il vaudrait 3 500 F...
Allez savoir ! Il y a dans le marché du chien beaucoup d’hypocrisie et beaucoup de jalousie. Parce qu’il y a de l’argent à gagner. Et que beaucoup d’éleveurs désirent rester ignorés du fisc. On ne peut arriver à se faire une opinion qu’en interrogeant ceux qui ont des intérêts divergents.
Si l’on en croit les éleveurs qui font concourir leurs chiens, ils obéissent à une passion. Et « ils se ruinent ». Ils ont choisi et c’est vrai de « faire du très beau. Pas de la grosse cavalerie ». Leur orgueil est de « sortir » quelques superbes champions. Ils vendent leurs chiots à bon prix. Mais ce type d’élevage serait peu ou pas rentable.
A cause en grande partie de la nécessité d’exposer, et donc de voyager, pour se faire connaître et, si possible, obtenir des Prix. A cause aussi de l’amour qu’ils ont pour leurs bêtes qui sont très bien nourries et soignées. Une éleveuse de Touraine qui fait du Doberman explique qu’elle donne deux à trois kilos de viande par jour à une femelle gestante (au deuxième mois), ou allaitante. Plus du fromage, de la soupe de pâtes ou de riz, avec des légumes verts. Sans oublier les vitamines et le calcium. Chez les jeunes dont la croissance est très rapide, il faut compter, à partir de l’âge de un mois, 100 grammes de viande par mois d’âge : on arrive ainsi à un bon kilo et demi vers les 18 mois. Les adultes mangent bien moins ensuite (500 à 600 grammes). Le plus rationnel est de s’approvisionner à l’équarrissage en moitiés ou quarts de boeuf qu’on débite en morceaux pour les conserver au congélateur.
Autre point très délicat avec le Doberman : les oreilles. En France, elles doivent être taillées. L’opération prend sous anesthésie générale une heure, peau interne et peau externe étant recousues ensemble par un surjet (au point de boutonnière). Le vétérinaire demande de 150 à 250 F. A la fin de l’intervention, les oreilles sont maintenues croisées sur la tête avec du sparadrap. Les chiots de la portée doivent alors être séparés pendant quelques jours : ils arrachent leur pansement en jouant. De là, la nécessité d’avoir des boxes.
Bien sûr les petites races s’élèvent plus facilement. Mais tous les éleveurs sérieux vous diront que leurs chiots sont sevrés progressivement... avec du jus de viande et des pots de bouillie pour bébés. Que leurs chiennes ne mettent bas qu’une fois tous les ans, voire tous les dix huit mois : « on laisse passer deux feux », pour éviter une déminéralisation. Et qu’ils ont de multiples frais. Frais de saillies (le prix d’un chiot approximativement). Frais de vétérinaire, très lourds dès qu’une bête est malade (une césarienne vaut dans les 600 F). Et même quand tout va bien (45 à 50 F par chiot pour vacciner contre la maladie de Carré, la leptospirose et l’hépatite contagieuse).
Sans compter le temps passé. Car tout élevage est contraignant et celui du chien plus que tout autre « un chien ça se fait aussi avec de l’amour ». II a besoin du contact avec l’homme, et n’en sera que plus sociable par la suite. Bref, dans cette optique, il est difficile d’avoir même en habitant à la campagne plus de trois portées par an. Du moins, avec de grands chiens.
C’est pourquoi nos petits éleveurs qui se targuent non sans quelque raison de respecter et l’animal et la race, vitupèrent contre certains grands élevages étrangers qui « font du chien à la casse ». Ils ne se procurent pas de bons reproducteurs : à leur échelle industrielle, c’est impossible. Ils laissent mourir un animal si sa guérison n’est pas rentable. Ils font même des économies (stupides) sur les vaccins. Les chiots sont sevrés brutalement le jour où ils quittent leur mère. Les femelles sont saillies deux fois par an. Et trop jeunes « Mais Madame, à 10 mois, une chienne a 11 ans. C’est une vraie gamine... »
Sans doute. Il faut espérer que le décret du 21 avril 1975 2 va assainir la situation. Il stipule que seuls les chiens et les chats âgés d’au moins trois mois et accompagnés d’un certificat de vaccination (contre la maladie de Carré et l’hépatite contagieuse pour les chiens, contre le typhus pour les chats et éventuellement contre la rage) seront admis en territoire métropolitain. Le même certificat n’est pas exigible pour les chiots made in France. Mais leur vente doit faire l’objet d’une attestation signée par le vendeur et l’acheteur, qui précise la date de la vente, l’identité de l’animal et son prix de vente. Ainsi d’ailleurs que le nom et la résidence du ou des vétérinaires choisis conjointement ou séparément par les deux parties.
Important : si le chiot présente les symptômes des maladies énumérées ci dessus, l’acheteur peut intenter une « action en nullité de la vente ». Enfin, l’identification par tatouage est obligatoire pour les chiens vendus dans les établissements spécialisés. Des sanctions sont prévues en cas d’infraction : amende, voir fermeture de l’établissement.
Ce décret (en application de la loi du 22 décembre 1971) dérange sans doute plus directement les marchands d’animaux que les éleveurs. Mais M. A., un éleveur dynamique, qui fait également du Doberman, juge l’honnêteté payante. Il est partisan d’une sorte de centrale d’achat, avec label de qualité. Et même de la mise en place de magasins de vente : « La plupart des gens continueront d’aller vers les marchands. Et il faut redorer le blason de l’élevage canin, en faisant notre propre police. » Car, chez nous aussi, bien des élevages sont mal tenus.
Il a, quant à lui, douze lices et deux mâles. Et des lapins dont la vente est moins sensible aux crises économiques. Il déclare : « Mon élevage sera rentable quand mon chenil, avec eau courante partout, nettoyage semi automatique et dalle chauffante dans les boxes, sera amorti. » Il lui a coûté, dit il, 250 000 F. Il ne craint pas d’ajouter : « Sur un chien vendu 1 000 F, l’éleveur gagne facilement les deux tiers du prix. Avec certaines races, il réalise même un bénéfice plus fort. » M. A. est pour l’ouverture. Y compris vis à vis du fisc : « On n’a pas plus de deux chiens pour son plaisir. A partir de trois lices, il vaut mieux reconnaître qu’on essaie de gagner un peu d’argent. » C’est là la question épineuse.
Les amateurs se retranchent... derrière leur amateurisme. Beaucoup ne sont pas déclarés « On est professionnel, disent ils, à partir de dix lices. » D’autres disent : « de vingt chiots par an ». On ne sait pas très bien. « Certains éleveurs, qui se font connaître par petites annonces ou expositions, se voient imposer une patente, dit un président de club. Mais cette patente saute quand on peut prouver, factures à l’appui, que l’élevage est déficitaire ou très peu rentable. » « En cas de bénéfice, dit un Inspecteur des Contributions directes, on est tenu de déclarer ces revenus. Nous procédons à une évaluation administrative une sorte de forfait que l’intéressé peut discuter, toujours en faisant état de ses frais. » Ceci pour les éleveurs qui ont, par ailleurs, un métier.
M. A., lui, est imposé en tant qu’agriculteur. Ce n’est pas parce qu’il élève aussi des lapins : « Compte tenu de la jurisprudence résultant de l’arrêt du Conseil d’État du 6 février 1970, les éleveurs sont considérés désormais comme réalisant des bénéfices agricoles quelle que soit la proportion de nourriture achetée. »
On peut se lancer « petit » avec une ou deux chiennes d’une race à la mode Caniche, Terrier du Yorkshire, Boxer, Teckel, Dalmatien, Doberman, Berger allemand, etc. Et surtout d’une race dont on a bien étudié, au préalable, le caractère et les exigences. On s’agrandit progressivement.
Comme il est difficile d’avoir plusieurs chiens chez soi, certains éleveurs placent une partie de leurs lices « en fermage » chez différents particuliers. Les voilà débarrassés des frais d’investissement d’un chenil et du travail d’entretien des boxes. Les chiots peuvent être « bons » s’ils sont bien traités et si leurs géniteurs sont de bonne origine. En général, le propriétaire des chiens se charge des paperasses (certificat de saillie, déclaration de naissance). Et de la vente. Les particuliers assument les frais de nourriture. Et les deux parties se partagent le prix des petits.
Cette solution n’est pas illégale puisque la feuille de déclaration de naissance, que l’éleveur doit remplir, stipule que « la lice et la portée peuvent être visitées conformément à l’article 7 du décret du 21 9 1966 à son domicile ou, le cas échéant », à une adresse à préciser. Elle peut dépanner momentanément.