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 Entomologiste

Les insectes, nous l’avons vu, sont plus nombreux que tous les autres êtres vivants réunis on en connaît un million d’espèces. Il y en a sans doute trois ou quatre fois plus, mais les zoologistes eux mêmes en sont réduits à des hypothèses. Il faudra des générations et des générations de chercheurs pour les étudier tous. En zone tropicale, on en est encore au stade de l’inventaire, et il y a trop peu d’entomologistes dans le monde...

La difficulté du métier tient à la multiplicité des insectes, répartis en mille familles, et aux aspects très nombreux sous lesquels on peut les étudier écologie, éthologie, bio chimie, physiologie, électro physiologie, etc. A la limite, on peut s’interroger les physiologistes qui centrent leurs travaux sur une fonction chez les insectes, mais aussi sur d’autres êtres vivants, sont ils des entomologistes ? Tout dépend évidemment de la finalité de la recherche. L’insecte peut être pris simplement comme « matériel d’étude » pour aborder un point de génétique. Inversement, les questions de génétique peuvent déboucher, associées à des études de parasitologie et de physiologie, sur des études de dynamique des populations. Quels sont, par exemple, les facteurs qui causent les pullulations des ravageurs ?

On distingue traditionnellement l’entomologie fondamentale de l’entomologie appliquée. Ce qui est pratique, mais artificiel. La systématique, qui est la base et le sommet de tout, en biologie, en fournit un exemple...

Au Muséum, le Pr Carayon étudie depuis des années les punaises au point de vue de la systématique évolutive. Ces insectes se reproduisent de bien curieuse façon. Les femelles de certaines espèces très primitives ont un vagin dont elles ne se servent que pour la ponte. Les mâles, pour les féconder, les transpercent n’importe où dans l’abdomen ; ils injectent leurs spermatozoïdes dans le sang. Chez d’autres espèces, le mâle perfore une région appelée aire de copulation, qui ne comporte pas d’organe particulier d’accouplement. Enfin, chez la punaise des lits, les femelles présentent à droite, à mi hauteur de l’abdomen, un vagin secondaire, complètement séparé des voies génitales. Les spermatozoïdes arrivent aux ovaires par le système circulatoire...

La multiplication de ces différentes espèces de punaises n’est ni améliorée, ni défavorisée par ces types de reproduction peu banaux. Alors, pourquoi cette extravagance ? La question reste posée. On sait seulement que cette évolution a dû se faire (relativement) vite, car elle porte sur des espèces très voisines.

Côté recherche appliquée, la systématique rend de réels services dans la distinction des espèces. Tel insecte parasite tel autre qui est un ravageur de l’agriculture. Mais un troisième vient parasiter le premier. Il s’avère donc « nuisible », puisqu’il s’attaque à une espèce « utile ». L’ennui est que ces deux parasites se ressemblent en tout point. Du moins à l’oeil nu et même au microscope optique. Dans certains cas, seul le microscope électronique à balayage fait apparaître, à des grossissements de l’ordre de 5 000 à 20 000 fois, une ornementation différente de la peau...

Cet infime détail est capital. Si l’on veut développer un élevage d’insectes auxiliaires de l’agriculture, on a intérêt à ne pas se tromper de parasite au départ ! La distinction porte quelquefois sur les poils d’un tégument. On dit que les entomologistes sont des compteurs de poils ! En réalité, la systématique va beaucoup plus loin.

Aujourd’hui, pour établir des liens de parenté entre les insectes, les chercheurs disposent des techniques les plus modernes (micro électrophorèse, analyse immunologique, etc.).

Le chasseur de papillons a vécu. Inutile d’aller proposer de très beaux insectes au Muséum. Le Laboratoire d’entomologie les possède déjà, en plusieurs exemplaires. Avec cent cinquante millions de spécimens, l’entretien des collections est une très lourde tâche . Le Muséum ne s’intéresse pratiquement qu’à des insectes très quelconques sur le plan esthétique, mais qui sont, soit des ravageurs de cultures, soit des espèces sur lesquelles les chercheurs travaillent. Les meilleurs « collectionneurs » sont encore les chercheurs eux mêmes, quand ils partent en mission. Ils traquent les insectes dans des gîtes précis pour avoir certaines sous espèces.

Par ailleurs, seuls des entomologistes déjà très spécialisés (une dizaine dans le monde) effectuent des collectes pour les musées. Toutefois, au Muséum, le Laboratoire d’entomologie accepte des « amateurs » qui sont dentistes, pharmaciens, médecins, vétérinaires ou comptables... pourvu qu’ils aient fait leurs preuves. Ils ne sont pas rémunérés mais ont accès aux fameuses collections, moyennant certains accords. Ils s’engagent notamment à léguer en retour, au Muséum, tous les insectes qu’ils auront pu amasser durant leur vie. Il arrive que ces amateurs fassent de l’excellent travail par curiosité personnelle, ou pour obtenir des diplômes qui leur permettront d’être promus dans la recherche scientifique.

Dans les universités françaises, l’entomologie a longtemps été considérée comme une chose dépourvue d’intérêt. A une époque où se sont créés les grands laboratoires de biologie marine (Banyuls, Roscoff, etc.) les entomologistes étaient pour ainsi dire des autodidactes. Ce temps est révolu. Il n’en demeure pas moins qu’à l’heure actuelle, il n’y a que deux heures de cours par an sur les insectes au niveau de la licence. On n’aborde pas sérieusement leur étude avant le 3e cycle. Alors, on couvre d’abord en un an les multiples aspects de l’entomologie. On étudie à peu près tous les groupes, mais à un niveau très élémentaire. On s’oriente ensuite pour la préparation d’une thèse (de spécialité ou de doctorat). Cinq universités dispensent un enseignement d’entomologie Orsay (Paris sud), Paris VI, Marseille, Toulouse et Tours. Les étudiants du 3e cycle, que la lutte biologique intéresse, peuvent suivre des stages dans plusieurs laboratoires (Muséum, ou I.n.r.a. à La Minière, à Antibes...).

A la station de l’I.n.r.a., à Antibes, on étudie les rapports entre les insectes ravageurs et leurs parasites. Ou entre les insectes ravageurs et leurs prédateurs (coccinelles contre pucerons, par exemple). A la station de La Minière, dans les Yvelines, on s’intéresse aux maladies bactériennes, virales, ou causées par des champignons microscopiques qui peuvent limiter certaines populations d’insectes. Le plus bel exemple de réussite dans ce domaine est Bacilles thuringiensis, un bacille actif contre la chenille processionnaire du pin, qui est commercialisé sous la forme d’une très fine poudre grise.

Le doryphore n’a plus une très grosse importance économique. Mais on le prend comme sujet d’étude, pour définir des techniques de multiplication de champignons entomopathogènes. On l’élève donc sur des branches de pomme de terre fichées dans un bocal d’eau. Toutefois, les plantes se font rares : les laboratoires utilisent de plus en plus des milieux de culture artificiels faits de gélose, de vitamines, de sels minéraux et de poudre de végétal. Dans des locaux climatisés et éclairés au néon, de multiples petites boîtes numérotées s’empilent sur des étagères...

Certaines renferment des vers blancs, ou larves de hannetons, partout en nette régression, sauf dans le Massif central. Ces vers blancs coupent les racines des plantes. Quand ils sont cent par mètre carré, ils font mourir l’herbe. Le passage des bestiaux dans les prairies aggrave encore leurs dégâts. Comment intervenir ? En propageant un champignon entomopathogène peut être. Mais en ne traitant de toute façon que les secteurs d’où les hannetons sortent de terre à l’état adulte. En effet, les femelles retournent pondre, plus tard, au même endroit.

Le propre de la lutte biologique est d’être toujours aussi spécifique que possible. C’est bien pourquoi ses armes sont longues à mettre au point. Il faut se livrer pour chaque insecte à une étude complète de ses moeurs, de ses parasites ou de ses prédateurs, et des « maladies » qu’il est susceptible de contracter. Alors que l’industrie des pesticides se borne le plus souvent à modifier une molécule chimique pour étendre son champ d’action à d’autres espèces. L’I.n.r.a. ne rejette donc pas en bloc les insecticides. Ils rendent, dans l’état actuel des connaissances, d’incontestables services. A condition d’être sélectifs et maniés avec discernement. Ainsi, l’I.n.r.a. a fait de la lutte intégrée celle qui intègre les meilleures méthodes sa vocation essentielle en entomologie.

« On a tort, dit M. Hurpin, directeur de la station de La Minière, de vouloir faire complètement disparaître certains insectes ravageurs. D’une part, c’est un leurre, on n’y arrive jamais. La nature est bien plus astucieuse. D’autre part, c’est un non sens écologique : la place vide risque d’être occupée par d’autres espèces bien plus nuisibles que l’espèce combattue. Pour cette raison, la lutte intégrée s’efforce de limiter et non de détruire certaines espèces, de façon telle que leurs populations ne causent que des dégâts compatibles avec nos considérations économiques... »

L’emploi raisonné des pesticides, combiné à la lutte biologique proprement dite, n’est donc pas la voie de la facilité. La lutte intégrée ne peut s’appliquer que par le biais de conseillers agricoles (alors que les agriculteurs subissent le matraquage publicitaire des firmes de produits chimiques). Hélas, au sein même de l’I.n.r.a., cette discipline fait encore un peu figure de parente pauvre, à côté des sections qui s’intéressent à l’amélioration des plantes ou des races de bestiaux.

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