« Si tu n’aimes que ton chien ou ton chat, dit on, tu n’aimes pas les bêtes. » A la S.p.a., aimer les bêtes, c’est en effet tout autre chose. La première fois qu’on visite le refuge de Gennevilliers, qui dépend de la S.p.a. de Paris, on est abasourdi par les aboiements. Attristé par tous ces regards de chiens qui semblent dire « Emmène moi. » La seconde fois, on est déjà beaucoup moins sensible au bruit. On commence à comprendre la vie du refuge. Sa raison d’être. Et ses impératifs.
La journée du garçon de chenil commence par le nettoyage des boxes. Ils sont lavés à grande eau, au jet. Puis brossés et désinfectés au crésyl. L’eau qui reste est poussée vers le caniveau avec une raclette en caoutchouc ; pour que le box sèche plus vite. Pour la même raison, le caillebotis s’égoutte, placé verticalement. Ceci est très important. Dans l’humidité, les chiens attrapent la « toux du chenil ». On les isole donc (par une trappe) dans la partie couverte, ou extérieure, qu’on ne nettoie pas. L’opération se fait obligatoirement en deux temps.
A 11 heures : distribution de la pâtée. Le garçon de chenil verse quelques louches de soupe fumante dans chaque gamelle. Et le soir, si possible, il rénette les boxes.
Entre temps, il est sans cesse occupé : en particulier par les « transferts ». Il transfère les chiens qui se battent d’un box à un autre. Les incompatibilités d’humeur ne se manifestent pas forcément tout de suite. Il transfère, au bout d’une ou deux semaines, les chiens trouvés avec un collier, du chenil des « non adoptables » à un chenil de chiens adoptables. Il conduit aussi jusqu’au hall d’entrée où se fait l’accueil, les chiens (quatre ou cinq cents par mois) que leurs maîtres viennent réclamer. Ceux ci s’inquiètent « Qu’est ce qu’il a eu ? » (il peut avoir été renversé, blessé, sur la voie publique). « Et qu’est ce qu’on lui a fait ? Qu’est ce qu’il a mangé ? » Répondre à toutes ces (légitimes) questions prend du temps. Même chose avec les adoptions (vingt à trente par jour en moyenne) : le garçon de chenil sort le chien de sa cage et le tient pendant toute la durée des formalités. C’est là le côté réconfortant de la S.p.a.
Revers de la médaille, les chiens qu’on ramène : « Il fait peur à mon fils. » Ou qu’on abandonne « Mon mari est au chômage. Je n’ai plus de quoi nourrir un chien. Et je n’ai pas le temps de le placer moi même. » Toutefois, la période de pointe se situe nettement au moment des vacances : le chien encombre, on s’en débarrasse. Bref, tous les jours, le vétérinaire fait la tournée des chenils et désigne de vingt à quarante « condamnés ». Parce qu’ils sont vieux, malades. Ou tout simplement parce qu’ils sont là depuis longtemps et qu’il faut bien faire de la place. C’est encore le garçon de chenil qui conduit le chien jusqu’à la salle de consultations... et qui le tient pendant qu’on lui injecte un calmant. Avant de « l’endormir » définitivement (dans un autre local) par une seconde piqûre. C’est là le côté déprimant de la S.p.a.
Quand les voitures de la fourrière arrivent, « c’est la panique ». Ces chiens sont traumatisés. La présence des autres les excitent. Ils se mettent tous à hurler : « On finit par ne plus les entendre. » Mais de prime abord, les réactions des chiens en pleine détresse, peuvent décevoir. Mieux vaut être averti. Ils mordent, pissent de peur ou s’oublient encore plus gravement... Dans la salle des consultations, on nettoie le carrelage sans répit. Tout nouveau venu est examiné par le vétérinaire. Le chien qui n’est pas malade, passe d’office dans la pièce des vaccinations. Les deux « aides aux soins » qui travaillent dans ce secteur, ont le coup de main. L’aiguille est plantée au garrot, la seringue rapidement vidée. Un garçon de chenil vient le chercher : à lui de s’en occuper.
Le chien ne reviendra plus ici que pour la piqûre de calmant. Ou, en cas d’adoption, pour le tatouage. Opération quelquefois délicate. Les oreilles d’un Cocker qui n’a jamais dû être brossé, sont anormalement épaissies par des bourres de poil feutré. Où planter la pince d’immatriculation ? Avec une paire de ciseaux à bouts recourbés, le « tatoueur » commence à dégager une oreille. Travail long et minutieux qu’il exécute avec des mains expertes : « Bien sûr que j’aime mon travail, dit il. Sans ça, je ne serais pas ici. Avant j’étais maître de chien à l’Armée... » Le Cocker a confiance, il s’est calmé et se laisse faire sans bouger. Enfin, le tatoueur badigeonne l’oreille d’encre et serre le chien entre ses genoux. Il lui tient les mâchoires d’une main et de l’autre, marque l’oreille d’un numéro indélébile. Ça fait mal, sur le moment. Mais pas de sensiblerie : ce chien ne pourra plus être impunément abandonné. Son nouveau maître en sera responsable.
Les chiens malades ou blessés vont à l’infirmerie. Sont acceptés en priorité les chiens identifiables par un collier ou un tatouage et les chiens dits des domaines ici en pension et que leurs maîtres reprendront plus tard (en sortant de l’hôpital, etc.). Personnel : deux aides soignantes et une « infirmière » qui a déjà travaillé chez un praticien libéral « C’est plus intéressant ici. J’ai davantage de responsabilités. Je fais beaucoup de choses. Je pose les plâtres, par exemple. Sous le contrôle du vétérinaire, bien sûr. Mais je dois savoir me débrouiller. »
La chatterie est beaucoup moins importante. Le chat ne supporte pas l’abandon et la présence de ses congénères lui réussit mal. Cet indépendant est très sensible aux maladies contagieuses. Les vaccins le protègent mal. Il devient parfois agressif. Donc difficilement adoptable. Au total, on en garde peu. Il n’y a que deux personnes deux femmes pour s’en occuper. Alors que les garçons sont douze : neuf responsables chacun d’un chenil, et trois « volants » qui remplacent ici et là leurs camarades en congé.
La S.p.a. de Paris tient à ce que son personnel ait un « bon contact » avec les bêtes. Pas de brutalités. Mais pas non plus le temps de jouer avec un chien sympathique. Il faut néanmoins sentir si une bête a besoin d’être changée de box, ou s’ennuie. Régime de faveur, les chiens des domaines ont une courette grillagée pour se dégourdir les pattes. Mais avoir un bon contact signifie surtout savoir éviter les incidents. M. K. qui s’occupe depuis douze ans des « mordeurs », entre librement dans les boxes, ignore les chiens réputés les plus féroces. Et s’en tire indemne. A moins d’être fou ou enragé, un chien ne mord jamais qui est totalement non agressif.
De temps à autre, arrivent quelques animaux inhabituels : un fennec, un pigeon ou des lapereaux de garenne ramassés au nid (on se demande bien pourquoi !). Le personnel s’ingénie à sauver les orphelins, avec du lait de chienne reconstitué et des petits pots de carottes pour bébés. Vivront ils ?
Mais dans l’ensemble, à la S.p.a. il faut aimer les bêtes pour elles mêmes. Sans le moindre égoïsme. Garçons de chenil et infirmiers n’ont aucune satisfaction personnelle à en attendre. Certains qui ont « le virus du chien » souffrent de voir piquer des chiens « valables ». Et se demandent toujours si ceux qui partent sont bien placés.
Pour conserver à la fois le moral et une vue saine des choses, certains chiffres sont éloquents. En 1975, 20 000 chiens environ auront transité dans les 280 cages du refuge. Et 14 ou 15 000 auront été placés. L’administration aura acheté pour 340 000 F de sérums, vaccins et médicaments !
Toutefois pour participer à cette oeuvre méritoire, le salaire est plutôt modeste. Les garçons de chenil débutants gagnent (en 1975) 1 300 F par mois à la S.p.a. de Paris (moins les retenues pour la Sécurité sociale, la caisse de retraite et l’assurance chômage). Au bout de quelques mois, ils perçoivent 1 400 F. Quand leur chenil est bien tenu, on leur donne une prime de 100 F. Et ils reçoivent aussi des pourboires (150 F en moyenne par mois, environ). D’autre part le travail obligatoire le dimanche matin, et facultatif le dimanche après midi, est bien entendu payé en heures supplémentaires.
Dans les sociétés de protection animale de province qui possèdent un chenil, les garçons (deux ou trois pour les plus importantes) sont payés à peu près sur les mêmes bases. Dans les petites sociétés, ils travaillent souvent à titre bénévole.
Peut on passer toute sa vie à la S.p.a. ? Disons que ceux qui cherchent du travail et qui a priori aiment les bêtes, peuvent tester leur vocation en se rendant utiles. Le dimanche matin les garçons de chenil sont débordés par les adoptions. On peut les aider en participant (bénévolement) à l’accueil des visiteurs et aux transferts des chiens. La S.p.a. organise aussi des journées d’adoption dans les grands magasins. On peut écrire pour donner ses coordonnées et proposer ses services. Lesquels (très peu rémunérés) consisteront à vendre quelques objets, préparer la pâtée de midi et sortir les chiens. C’est là payer de sa personne et de son temps. Et ça rend vraiment service.
Car les vocations ne sont pas aussi nombreuses que la mode des animaux pourrait le laisser supposer. Beaucoup de garçons de chenil sont des travailleurs immigrés. Les Français ne veulent pas balayer les crottes ! Ils trouvent que le métier est mal payé, laisse peu de liberté (pas de week end entier), et qu’il est salissant. Pourtant, le soir avant de sortir, la douche est obligatoire. Certains garçons de chenil les Nord Africains surtout sortent impeccablement habillés. Ils mettent un point d’honneur à être aussi nets que des employés de bureau...