Pour s’évader des multiples prisons qu’il ne cesse de se construire, l’homme redécouvre le cheval. Les chiffres sont éloquents, nous l’avons vu. En 1975, sur une évaluation globale de quelque 200 000 cavaliers, environ 100 000 titulaires de la carte nationale montent régulièrement dont 12 000 seulement sont du niveau de la compétition. Qui sont les autres ? Des cavaliers du dimanche, qui se moquent des exploits sportifs et demandent simplement à leur cheval de les conduire dans les chemins de terre, les sentiers forestiers, loin des agglomérations.
Première conséquence de ce besoin d’évasion, c’est la prolifération des loueurs d’équidés 650 sur 1 500 établissements hippiques actuellement en activité. Ces chiffres ne concernent que les titulaires d’une carte professionnelle délivrée par l’U.n.i.c. ’. Mais nombreux sont ceux exploitants agricoles honnêtes ou loueurs occasionnels qui mettent des chevaux à la disposition des adeptes de la randonnée équestre. En échappant à tout contrôle...
Deuxième conséquence, pour encadrer les randonneurs et limiter les abus la création d’une nouvelle association, 1’A.n.t.e. et d’un nouveau métier, guide de tourisme équestre. Assorti d’un nouveau diplôme, à trois niveaux lui aussi accompagnateur, guide, maître randonneur.
Agréée depuis 1963 par le ministère de l’Agriculture, membre de la Fédération française des sports équestres, l’A.n.t.e. (Association nationale pour le tourisme équestre et l’équitation de loisirs) a, comme son nom l’indique, mission de promouvoir le tourisme équestre. Et d’assurer la formation et l’encadrement des cavaliers. Elle compte en 1975, 504 établissements hippiques affiliés, dont elle garantit le label de qualité. Elle est représentée dans vingt deux régions par une A.r.t.e. (Association régionale de tourisme équestre).
Cette formation du « touriste équestre » par un encadrement spécialisé, vue de très haut par certains dirigeants de l’Équitation un peu snobs, nous paraît hautement souhaitable. Touriste certes, mais encore faut il que le cavalier du week end soit, sinon brillant, du moins suffisamment averti pour ménager sa monture. Un cheval n’est pas une machine outil de transport, comme hélas trop de loueurs le croient.
« Regardez ces croupes ! nos chevaux ne font pas pitié, n’est ce pas ? » En faisant admirer la douzaine de chevaux musclés, luisants, qui se reposent dans des stalles impeccables, M. Bouët, maître randonneur, exdirecteur du Groupe hippique du Touring Club, raconte... Depuis près de vingt ans, il accompagne à travers la France de petits groupes de cavaliers. Le Touring, pionnier du tourisme équestre et membre de I’A.n.t.e., fait un choix. Priorité est donnée aux élèves de son centre équestre du Bois de Boulogne, à Paris. Pour les autres, il demande une attestation sur le niveau du cavalier à son club d’instruction « Un bon 1er degré est suffisant ; un 2e degré, c’est mieux » !
Sur les aléas de la randonnée, les anecdotes abondent. Il y a « ceux qui suivent », à qui il faut toujours tout dire, tout répéter, et Dieu merci, « ceux qui participent ». Il y a l’obstacle imprévu, le ruisseau transformé en torrent par des pluies abondantes, qu’il faut franchir d’un bond pour regrimper immédiatement un chemin abrupt. Le guide doit reconnaître le terrain, faire un essai, revenir et stimuler l’équipe « Ce jour là, ils sont tous passés ; ils étaient très fiers de leur exploit. » Un exploit dont on parle au gîte d’étape, dans la paille d’une écurie plutôt que dans le confort douillet d’un hôtel. Les vrais randonneurs préfèrent les « randonnées sauvages », où, pour un temps assez court, le confort est superflu.
Au Touring Club, les deux formules sont proposées. Les gîtes ne sont pas forcément organisés pour recevoir hommes et chevaux à la fois. Souvent, les chevaux dix à douze sont logés chez les fermiers. Tout au long de la randonnée, qui dure deux mois, le rythme est le même, trois jours de marche, un jour de repos. Le Touring a en effet une seule randonnée de juillet à septembre, qui change d’itinéraire chaque année. En 1975, c’était la Lozère. Les chevaux partent en camion. Les cavaliers, inscrits pour une semaine au moins, rejoignent aux étapes.
Tout es organisé six mois à l’avance. Étapes, tracé des pistes, contacts avec les délégués des associations régionales, les maires et les fermiers, etc. Il faut prévoir, pour les chevaux, outre les abris, les possibilités de ravitaillement, de ferrure, de soins vétérinaires. Les spécialistes de la randonnée disposent de questionnaires détaillés et d’un réseau d’informateurs.
Quelle que soit la précision de l’itinéraire, le guide aura souvent à le modifier, en fonction d’un éventuel « aménagement du territoire » : clôture, déviation routière... Il aura aussi à prendre contact avec la population locale. Ce rôle de coordination est très important, à l’intérieur du groupe ou à l’échelon municipal. En fait, le guide de tourisme équestre doit avoir quatre qualités majeures. Avoir le sens de l’orientation, pour bien lire une carte et modifier un itinéraire.
Être un animateur sympathique et patient ; assez bon cavalier pour sauter un obstacle difficile et entraîner l’équipe. Être enfin, bon palefrenier, pour contrôler les soins aux chevaux dont il a la responsabilité. C’est en effet le cavalier qui nourrit le cheval, le panse, le selle et fait son paquetage lui même.
Pour que soient tenus au mieux ces quatre rôles, l’A.n.t.e. délivre donc des brevets d’accompagnateur de randonnée, de guide de tourisme équestre et de maître randonneur. On exige maintenant pour ce dernier le diplôme d’État de moniteur. Pour obtenir les deux premiers, il suffit d’avoir un brevet fédéral du 1er, puis du 2e degré. S’y ajoutent des épreuves pratiques, écrites et orales, sur la topographie et l’orientation, la nourriture et l’entretien du cheval, le secourisme, les techniques d’animation, etc.
La formation pratique d’accompagnateur et de guide est donnée « sur le tas » par des maîtres randonneurs, au cours d’un premier stage d’une ou plusieurs semaines. Les élèves sont des jeunes, qui profitent de leurs vacances pour acquérir cette formation « au pair », ou qui participent à un rallye pour se faire tester. Un second stage, payant, d’une semaine environ, avec cours théoriques et pratiques, est obligatoire pour la préparation aux examens. Jusque là, l’A.n.t.e. a délivré 1200 brevets d’accompagnateur, 70 brevets de guide. Et il y a en France 22 maîtres randonneurs, spécialistes du tourisme équestre.
Dans quels cas peut on devenir un professionnel de la randonnée ? Qui sont ils, combien sont ils à exercer ce métier toute l’année ? C’est, à 80 %, une activité annexe ou saisonnière. Et le guide salarié est rare.
Les noms des professionnels diplômés sont connus on en compte une trentaine. Ils organisent, en principe de mars à octobre, des randonnées ou des circuits de deux jours à plusieurs semaines, en France et à l’étranger. Ils sont en même temps loueurs d’équidés. Et, comme Henri Roque, spécialistes de grands itinéraires internationaux ; ou exploitants agricoles ; ou, comme Daniel Wolff, Louis Chardon et Jean Yves Bonnet, éleveurs de chevaux de selle. Ils ont au minimum dix à douze chevaux et leurs problèmes sont ceux des centres équestres l. Les loueurs peuvent bénéficier de primes accordées par la Direction départementale de l’Agriculture, pour la création de gîtes d’étape. Les exploitants agricoles ont, comme les associations équestres et les établissements professionnels, la possibilité d’obtenir des prêts du Crédit agricole.
Le loueur d’équidé, assujetti à la T.v.a., en est exempté sur les recettes provenant d’activités dirigées par un moniteur diplômé d’État, au niveau de la location du cheval. Il a donc intérêt à avoir son diplôme de moniteur. Ou à engager un moniteur, qui peut ainsi ajouter une corde à son arc en ayant son brevet de guide. C’est de toute façon pour le moniteur, une chance supplémentaire d’être embauché, en bénéficiant de la nouvelle Convention collective de l’équitation. Car, jusque là, l’accompagnateur ou le guide n’a eu aucun statut juridique précis. Il est bénévole dans beaucoup de centres équestres. Il est engagé au pair pour la saison par les maîtres randonneurs, ou, dans les cas où il est salarié, par accord contractuel avec son employeur . L’A.n.t.e. souhaite que le statut des accompagnateurs, guides et maîtres randonneurs soit défini dans la Convention collective. On en discute.
Pour le moment donc, les débouchés sont difficiles à évaluer. Les centres équestres demandent de plus en plus des spécialistes pour les randonnées qu’ils organisent l’été. Et l’ambition de l’A.n.t.e. est de former des guides de tourisme équestre à qui l’on ferait appel le cas échéant aussi qualifiés dans leur domaine que les guides de montagne.