Le journalisme est une profession qui attire. Elle est aussi une de celles qu’on attaque : « Les journalistes exagèrent », « les journalistes sont superficiels, etc. ». Il faudrait surtout faire alors le procès des journaux. Particulièrement de ceux pour qui le chiffre de vente importe plus que la qualité de l’information viser bas, pensent ils, rapporte davantage. La démagogie, la recherche du sensationnel, le manque de scrupules existent. C’est évidemment au lecteur de savoir ce qu’il veut et de refuser la pire littérature au lieu de l’encourager. Les bons journaux, bien informés, bien orientés, bien gérés, ont aussi de forts tirages, heureusement. Et ils vivent beaucoup plus longtemps. Puisse la crise de la presse en convaincre tous les éditeurs : faire un journal est un métier, et ce domaine sera de moins en moins le refuge des incapables.
Autant le dire tout de suite, celui qui décide aujourd’hui d’être journaliste ne choisit pas une vie facile. En 1975, sur 13 283 journalistes professionnels, environ 1000, soit près de 10 %, sont chômeurs. Pourtant, parmi les professions qui font rêver les jeunes, le journalisme arrive habituellement en excellente position. La plupart du temps, dans le rêve, « journalisme » est lié à « voyage ». On se voit tout de suite grand reporter au bout du monde.
La réalité est à la fois plus terne et plus passionnante. Il y a cent façons d’être journaliste, selon le type de presse auquel on collabore (écrite, radiodiffusée ou télévisée) et l’emploi qu’on occupe, souvent sédentaire (rédacteur stagiaire, secrétaire de rédaction, rewriter, traducteur et la plupart des fonctions d’autorité : chef de service ou rédacteur en chef). Mais, que l’on soit reporter stagiaire ou rédacteur en chef, il n’y a qu’une façon d’être un bon journaliste : s’effacer devant son sujet, s’informer à fond et travailler beaucoup. Si une relation approximative des faits n’est jamais souhaitable dans la presse d’information générale, elle est impardonnable dans la presse spécialisée, en principe mieux informée...
Les rédacteurs ou reporters plus ou moins spécialisés dans les problèmes de l’environnement et de la protection animale ne sont pas légion. Deux cents environ en France, sur quelque neuf mille titulaires de la carte professionnelle de journaliste 1 Répartis dans les quotidiens, les hebdomadaires, à la radio et la télévision, et dans quelques périodiques spécialisés. L’agence France Presse, par exemple, la plus importante agence de presse française, n’a qu’un seul spécialiste des questions de l’environnement, sur une centaine de rédacteurs : « Il est très difficile, dans ce domaine, de faire de l’information pure, sans prendre parti, dit un responsable de l’A.F.P. Et nous n’avons pas le droit de prendre parti ! » Ce n’est pas le rôle d’une agence de presse nationale, à diffusion internationale.
De toute façon, on le sait, il n’y a pas de politique de l’environnement à l’échelon national bien que nous possédions un ministère de la Qualité de la vie et le public est très mal informé à ce sujet : « La solution de facilité, c’est de faire du magazine. » Évidemment, photographier Brigitte Bardot avec un bébé tigre dans les bras est plus facile que faire réellement, en profondeur, le point sur une question épineuse. Le journaliste spécialisé aborde là un domaine d’une très grande complexité : il touche à l’industrie, à l’urbanisme, au commerce, à l’économie, à l’armée. Il lui faut bien du courage et du tact pour mettre en lumière un problème écologique, en interrogeant les parties adverses, voire en les mettant face à face, commeca se fait couramment en politique. La polémique est difficilement évitable : ici plus qu’ailleurs, le journaliste provoque des réactions passionnelles. Mais il peut aussi provoquer des solutions « possibles », réalistes.
Il est rare d’ailleurs que les grands journaux d’information aient une page Environnement. La rubrique est souvent englobée selon l’importance du sujet dans une section générale : Équipement et régions (Le Monde), France ou Vie moderne (L’Express), par exemple. Et une affaire n’est sérieusement diffusée par une agence que lorsqu’elle atteint une dimension nationale, comme le débat à propos de l’énergie nucléaire ou les manifestations contre l’implantation d’une usine polluante à Marckolsheim dans le Bas Rhin. Toutefois, on peut ajouter que si l’affaire de Marckolsheim a eu un retentissement à l’échelon national, c’est sans doute parce que le rédacteur en chef d’un quotidien alsacien est un ardent défenseur de la nature.
« J’ai été le premier journaliste en France, dit L. P. Lutten, rédacteur en chef de L’Alsace, à créer une page Nature dans un quotidien. » Grâce à lui, depuis des années, beaucoup d’Alsaciens ont appris, entre autres, que leurs forêts magnifiques abritaient des coqs de bruyère... « La zone de Marckolsheim aurait détruit la plus belle forêt rhénane. » On s’étonne que chaque directeur de quotidien régional ne parte pas régulièrement, comme lui, à la découverte en
profondeur de sa province et en guerre contre ce qui tend à la dénaturer : « Tous les journaux auraient intérêt à avoir un vrai spécialiste de l’environnement même sur le plan financier. C’est très mauvais de laisser écrire des bêtises, des articles superficiels, insuffisamment documentés. » C’est dans les journaux locaux et régionaux que le jeune spécialiste de vulgarisation écologique devrait pouvoir trouver le plus de débouchés...
A L’Alsace, c’est Léon Paul Lutten lui même qui rédige tous les « papiers » concernant la protection de la nature, tout en formant deux jeunes rédacteurs de son équipe qui ont envie de se spécialiser. Il aborde les problèmes avec la même humilité qu’en 1945, l’année où il est entré au journal comme reporter local et régional : « J’ai mis vingt ans avant d’avoir une connaissance approfondie des animaux sauvages. Quand un garde forestier me signalait une erreur dans l’un de mes articles, je prenais contact avec lui, je le suivais, et j’apprenais... » Aujourd’hui encore, bien qu’il soit rédacteur en chef, il soumet ses papiers aux spécialistes lorsque c’est nécessaire...
Et c’est la seule manière de faire un bon reportage : s’informer à plusieurs sources, recouper, suivre « l’interviewé » dans son milieu et surtout l’observer, le voir vivre. Le faire parler ne suffit pas toujours. Une autre technique de travail, surtout dans la presse de vulgarisation écologique, consiste à faire appel à des spécialistes (écologistes ou zoologistes, etc.) et à revoir les textes au journal. Cela suppose de la part du « rewriter » une maîtrise totale de la langue française et une parfaite connaissance du sujet, pour reconstruire l’article sans le dénaturer. Il est plus difficile de bien refaire un papier que de l’écrire.
Il va sans dire que le journaliste, outre des qualités d’observation et de mémoire, doit avoir une bonne culture générale. La formation professionnelle de base se fait soit directement « sur le tas », après des études secondaires ou universitaires, soit dans des écoles spécialisées 2 Dans ce dernier cas, il est plus facile d’entrer dans la profession : les écoles de journalisme ont en principe des contacts avec les journaux pour introduire les élèves ayant obtenu leurs diplômes. Sinon, il faut écrire aux rédacteurs en chef pour solliciter un emploi : dans ce métier, on recrute exceptionnellement par l’intermédiaire des petites annonces...
Le jeune journaliste peut faire sa demande de carte professionnelle après trois mois de stage. Cette carte d’identité est attribuée, selon la loi du 29 mars 1935, modifiée par la loi du 4 juillet 1974, à « celui qui a pour occupation principale, régulière et rétribuée, l’exercice de sa profession dans une ou plusieurs publications quotidiennes ou périodiques, ou dans une ou plusieurs agences de presse, et qui en tire le principal de ses ressources ». Cette carte est renouvelée chaque année, après examen du dossier par une Commission composée de magistrats et de professionnels. Le stagiaire obtient sa carte de titulaire après trois ans de stage.
Les salaires varient selon les types de presse, la périodicité de la publication et la place du journaliste dans la grille hiérarchique établie par les syndicats. Les barèmes syndicaux ne peuvent être donnés qu’à titre indicatif. Rédacteur titulaire spécialisé dans un quotidien parisien : 3 390 F ; dans un quotidien régional : 3 150 F ; dans un hebdomadaire parisien : 2 600 F. Stagiaire débutant dans un quotidien parisien : 1 819 F ; après deux ans de stage :2406 F3.
Depuis la loi du 4 juillet 1974, le « pigiste » bénéficie du statut des journalistes professionnels : « Toute convention par laquelle une entreprise de presse s’assure, moyennant rémunération, le concours d’un journaliste professionnel (...) est présumée être un contrat de travail. Cette présomption subsiste quels que soient le mode et le montant de la rémunération ainsi que la qualification donnée à la convention par les parties. » Ainsi, les pigistes (permanent, semi pigiste, ou irrégulier) ont droit aux congés payés, au treizième mois, et aux diverses retraites complémentaires de la Sécurité sociale accordées par la loi du 6 août 1963. Le journaliste qui collabore occasionnellement pour un article, est un salarié à temps partiel.
La profession menacée est bien défendue. Hélas, la plupart des journaux écologiques appartiennent à la « presse parallèle », c’est à dire qu’ils ne sont pas reconnus par la loi, n’ont pas de dépôt légal et ne sont pas vendus dans les kiosques. Leur tirage est d’ailleurs très limité en général. La vraie grande revue de vulgarisation écologique, spécialisée dans la défense de l’environnement et la protection animale, écrite par une équipe cohérente de bons journalistes parfaitement informés, orchestrée par un rédacteur en chef totalement libre et gérée par un éditeur conscient, reste encore à créer...