LA DIVERSITÉ des chiens rend malaisé d’en énumérer toutes les espèces. Mais vous distinguerez sans peine deux grandes catégories vos chiens et ceux des autres. Les vôtres sont « beaux, mignons, bien faits » comme les jeunes hiboux de la fable tandis que ceux des autres, comme je l’ai déjà laissé entendre, sont mal élevés, bruyants, arrosent le pied de vos fauteuils et, inconscients d’être des gêneurs, prétendent à vos caresses.
Cette classification risquant cependant de paraître insuffisante aux yeux du moins exigeant des lecteurs, je me mis en quête d’une qui soit meilleure. Je remontais à la préhistoire : j’appris que les peuples nomades du Midi entraînaient à leur suite les chacals rôdeurs qui vivaient des déchets abandonnés par les caravanes. Au cours de leur migration vers le Nord, les tribus errantes rencontrèrent des loups. De l’union du chacal et du loup est issu Canis lupaster, le premier chien. J’appris également que c’est le chien qui, de son plein gré, choisit de s’attacher à l’homme et non le contraire. Attirés par la lueur des foyers, les chiens approchèrent d’abord craintifs, puis quémandeurs, puis familiers, prêts à suivre les chasseurs, à jouer avec les enfants, à prendre place dans la caverne et sous la tente. Le plus ancien squelette de chien domestique dont on ait connaissance fut trouvé sur le mont Carmel en Palestine. Ce chien d’un type plus massif et robuste que Canis lupaster existe encore à l’état sauvage aux confins du désert, près de Wadi Halfa.
Dès l’Antiquité, l’on voit, sur les bas reliefs assyriens et égyptiens, nombre de grands Dogues et aussi de petits Roquets harassant des lions et des hyènes que poursuivent des guerriers à cheval armés de lances et d’arcs. Anubis, dieu de Kasa, la Cynopolis des Grecs, était représenté avec une tête de chien.
Que les chiens aient joué un grand rôle chez les Grecs est évident. L’un d’eux, Canicule, fut le divin présent que Zeus offrit à Minos. Il est maintenant au firmament et figure parmi les étoiles d’une constellation. Le fidèle Argos mourut de joie en reconnaissant sous ses haillons Ulysse, roi d’Ithaque. Son cour parla plus vite que celui de la vertueuse Pénélope. Il suffit à Alcibiade de couper la queue de Suké pour défrayer les cancans d’Athènes, tant et si bien que nous nous souvenons encore de ce potin vieux de deux mille cinq cents ans. Par l’Ancien Testament, est venu jusqu’à nous l’histoire du chien de Tobie. Il entoura le jeune voyageur d’une sollicitude égale à celle de son ange gardien. Mais de quelle espèce était le compagnon de Tobie ou Suké, la victime d’Alcibiade ? Nous l’ignorons, bien que ce dernier (il avait coûté sept mille drachmes) dût être de grande race, car les Hellènes apportaient leur raffinement à tout et en savaient aussi long sur l’esthétique canine que sur la beauté en général.
En France, le premier traité que nous possédions sur les chiens est, je crois, Le Livre (le la Chasse, de Gaston Phoebus, comte de Foix, qui date de 1387. Ii commence par ces mots : « Je vais parler de la nature des chiens qui chassent, de leur noblesse et de leur condition, si grandes et merveilleuses , car c’est je crois la plus noble bête, la plus raisonnable et la plus avisée que Dieu fit jamais et je n’excepte en bien des cas ni l’homme, ni aucune autre chose. » Après cet éloge il essaie de les différencier, mais sans grande précision. Il mentionne les Dogues, les Lévriers et parle du mariage de ces deux espèces dont le produit peut être vu « tous les jours dans les bonnes villes où les bouchers en possèdent pour les aider à mener les bestiaux... ». Il cite les chiens courants (ou chiens de meute), les chiens d’ « oiseaux », les Dogues, Mâtins et Lévriers, et préconise les unions entre toutes les races de lui connues, Dogues et Mâtins, Mâtins et Lévriers, Mâtins et chiens courants. Et c’est en effet par la diversité de ces croisements que nous parvenons à l’interminable liste des chiens d’aujourd’hui où les terriers à eux seuls sont représentés par une vingtaine de variétés reconnues. Depuis longtemps et avec une activité accrue depuis un siècle, les hommes se sont ingéniés à fabriquer par sélections et croisements des chiens de mieux en mieux adaptés à l’usage qu’ils veulent en faire. De prompts résultats s’obtiennent. En effet, chez les chiens on peut compter sur une génération nouvelle tous les trois ans, tandis que chez les humains, on ne compte que trois générations par siècle. Le même temps relatif s’est donc écoulé dans l’histoire canine depuis le Second Empire que dans la nôtre depuis Charlemagne. Si certains chiens se présentent sous leur apparence actuelle depuis des temps très lointains, la majorité de ceux que nous voyons actuellement sont de races fixées depuis peu, ou encore en pleine évolution.
Ma tâche se révélait difficile. J’appelais à mon aide la « Société centrale canine pour l’amélioration des chiens en France ». Presque tous les pays ont une organisation de ce genre que l’on cherche d’ailleurs à coiffer par une Fédération internationale canine (F.T.C.). Les amateurs de chaque race de chiens se sont réunis en clubs ou en associations plus ou moins affiliés aux groupements principaux. Groupements de création relativement récente (le Kennel Club [anglais] ne date que de 1873, la Société centrale canine [française] et l’Union cynologue de Saint Hubert [belge] de 1882), ils ont accompli une oeuvre utile, préservant la pureté des races anciennes, accueillant les produits de croisements nouveaux et ressuscitant les espèces en voie de disparition. Grâce à leurs efforts, la perfection est de plus en plus demandée et exigée dans les meutes et dans les chenils. Aussi, l’espèce canine (comme l’humaine d’ailleurs) devient elle de plus en plus spécialisée. Nous nous acheminons et sans doute cela est il un bien vers la disparition de ces corniauds que favorisent les braconniers et qui, sans pedigree, inconnus des clubs et des fédérations, élevés à la diable, dressés sans méthode ni douceur, savent tout faire : chasser, rapporter, arrêter, rapiner, harceler un sanglier, aboyer quand vient un fâcheux, jouer avec les enfants, être là quand il faut et disparaître avec tact. Saluons en passant ces bâtards de qualité. Il n’y a pas de place pour eux dans ces pages.
Au siège de la Société centrale canine (S.C.C.) je trouvais la liste divisée en onze groupes de tous les chiens reconnus par cet organisme dont l’autorité a force de loi auprès des cynologues français. Mais le Kennel Club anglais me fournit aussi une liste où figuraient d’autres chiens encore .... C’en était trop ! C’est alors que je décidais d’user du droit de l’amateur à passer outre aux prescriptions des spécialistes et d’adopter un classement qui n’a rien de scientifique, mais qui aura j’espère le mérite de permettre une heureuse ordonnance des photos qu’encadre ce texte :
Les autres chiens :
Et je choisirai dans chaque catégorie pour les décrire plus particulièrement les chiens que je connais le mieux ou qui me paraissent les plus aimables.