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 La polydactylie selon Lesbre

On dit qu’il y a polydactylie lorsque le nombre des doigts du sujet est supérieur au nombre normal des doigts dans l’espèce envisagée. Chez les chiens, on devrait plutôt employer les expressions "pléodactylie" ou "hyperdactylie" puisqu’ils ont plusieurs doigts.

Pour cet auteur, il s’agit d’une polydactylie "atavique" puisque l’ergot ou le double ergot aux postérieurs consiste en la réapparition de doigts ancestraux ; c’est une sorte d’avant gros orteil pour le membre postérieur (préhallux), et d’avant pouce pour le membre antérieur (prépollex).

Ce dédoublement du doigt I peut offrir tous les degrés depuis la simple bifurcation du métatarsien rudimentaire, jusqu’à la division complète où il y a deux jeux de phalanges

à la suite du même métacarpien ou métatarsien, ce dernier pouvant lui même participer au dédoublement.

Entre les deux guerres, 14/18 et 39/45, une violente polémique a été entretenue entre partisans et détracteurs de l’ergot, considéré comme caractère racial majeur. Déjà, en 1912, le Professeur Bouchet de l’Ecole vétérinaire de Lyon avait publié une étude où il déclarait :

Il concluait : "L’ergot ou griffe de Saint Hubert est simplement le résultat d’une poussée. discrète du métatarsien rudimentaire. C’est la manifestation de l’avènement du gros orteil formant ainsi l’ergot qui, se dédoublant à son extrémité libre, donne le double ergot". Cette anomalie technologique se transmet généralement héréditairement.

Le Professeur Bouchet concluait, en conséquence, que l’ergot ne constitue pas un caractère racial, mais que ce n’est qu’un caractère secondaire banal et surtout un signe dépréciateur et dangereux pouvant agir à la fois comme un crochet ou un harpon par lequel l’animal peut se trouver accroché à des herbes tranchantes, des ronces, pouvant déterminer dans cette région particulièrement, sensible des coupures douloureuses et dangereuses, des plaies infectées en raison de la proximité du soi, voire même des possibilités de tétanos. On m’a signalé plusieurs cas où ’un chien, au cours d’un déplacement, accrochant ensemble ses ergots postérieurs, se trouvait brusquement dans l’impossibilité de continuer sa course.

condamnons l’ergot, dit -il, par ’droit ’d’humanité.

Entre les deux guerres, de nombreux cynologues très avisés ont mené campagne contre le maintien de l’ergot ; parmi eux : le colonnel Tolet dans la revue Sport canin (1916), ’Paul Mégnin dans la revue cynégétique et canine L’eleveur (1917) ; Dommanget (alias Frédéric) dans L’Acclimatation (1922). Tournemine expliquait que le "dogme" du double ergot avait pris naissance en 1892, parmi les conducteurs de bestiaux du marché de la Villette, du fait qu’un chien "à double griffe" s’était rendu célèbre sur le marché par son habileté à la conduite des animaux.

De Kermadec pensait que l’ergot était de caractère tératogénique et d’héritage molossoïde, puisque tous les bas reliefs syriens ne représentent que des dogues porteurs d’un pouce postérieur.

Le champion, sans contestation possible, des détracteurs de l’ergot pendant cette période, fut le grand cynologue Hérout, vétérinaire.

Déja, en 1921, à l’Assemblée Générale du Club Français du Chien de Berger présidée par E. Boulet, la motion suivante fut adoptée sur sa proposition : "Dorénavant les chiens bien typés auxquels il manquera un ergot ne pourront être disqualifiés, mais pourront recevoir une mention". Puis en 1948, il fit reconnaître par l’association des Cynologues et Caniculteurs français (société à but scientifique) un voeu rédigé par le Professeur Letard de l’Ecole Vétérinaire d’Alfort considérant que :

D’ailleurs, chez d’autres races de chien de berger, l’ergot n’est pas admis berger picard,allemand, belge.

L’A.C.C.F. émet le voeu que la présence ou l’absence d’ergot postérieur ne soit pas prise en considération pour la sélection ou le jugement des races chez lesquelles cette particularité existe ou est recherchée.

La présence des ergots va souvent de pair avec la panardise des postérieurs ; c’est une constatation banale ! Faut il lier aussi sûrement ces deux coexistences ? Dans un rapport exposé en 1935 au congrès cynologique international de Francfort (Allemagne), le Dr vétérinaire Suisse Kohler n’hésite pas à le soutenir et à l’affirmer en l’illustrant de quelques exemples. Mais il est à penser que la panardise et ses causes sont beaucoup plus diverses et bien souvent inexplicables.

Quant au manque d’utilité de ces appendices, c’est l’évidence même. Inséré en général assez haut sur le canon postérieur pour qu’il puisse (comme il était indiqué dans une pétition effectuée en 1914 par un certain nombre de membres du Çlub Français du Chien de Berger) faciliter la marche dans les terrains meubles, il serait nécessaire qu’il repose, en partie du moins, sur le sol pour accoître la facilité de la marche, notamment comme l’écrivait le cynologue réputé Paul Mégnin pour écraser les "éteules" dans les grandes plaines à blé (chaumes restant sur place après la moisson). Aujourd’hui, avec les machines agricoles extrêmement perfectionnées et sophistiquées, utilisées pour moissonnner, les éteules n’ont plus rien de commun avec celles qui existaient à une époque où le travail agricole était effectué à la main avec faux et faucille.

De nos jours où le chien de troupeau est en nette régression et où les chiens de berger français tout au moins ceux de grande taille sont utilisés avec profit et succès comme chiens de défense ou de police, les ergots ne sont également plus d’aucune utilité et même, pour nombre d’utilisateurs avisés, ils sont considérés comme nuisibles. Je n’ai connu qu’un utilisateur de berger de Beauce, M. Buland, qui ait écrit : "Le double ergot sert comme point d’appui pour les sauts ou pour se lancer à l’attaque", ce que physiologiquement on conçoit avec un grand doute du fait que ces appendices mobiles, dépourvus de muscles extenseurs ou fléchisseurs, sont en outre placés loin de la surface d’appui du pied sur le soi. Dretzen, qui fut un illustre président du Club des Chiens de Berger Français en même temps qu’un des premiers et meilleurs utilisateurs de Beaucerons et de Briards comme chiens de défense et de police, l’a maintes fois proclamé en citant de nombreux cas où l’ergot avait déterminé des accidents sérieux, notamment dans les exercices de saut.

C’est sur son intervention qu’en 1927 la Société Centrale Canine avait adopté la mesure suivante : pour les chiens de travail, de police, l’ablation des ergots par analogie avec les mutilations admises dans certaines races ne sera pas une cause de disqualification et ne pourra pas empêcher le sujet présenté d’obtenir la récompense à laquelle il aura droit par sa conformation texte qui à notre connaissance n’a pas été abrogé depuis.

Au point de vue esthétique, la presque totalité des cynologues ou cynophiles pensent que les ergots ne présentent aucun intérêt, sauf peut être Sédir qui, bien que d’origine bretonne, fait à ce sujet une réponse de normand en écrivant dans l’édition originale de son ouvrage Le berger de Brie : "Que les ergots soient disgracieux, c’est une affaire de goût".

Pour l’influence de l’ergot sur les qualités psychiques du chien de troupeau, aucune étude scientifique valable n’a pu établir de bases sérieuses permettant de soutenir que les chiens de berger tirent leur instinct de la présence d’ergots aux postérieurs.

En résumé, et tel que l’a écrit le Professeur Bouchet : L’ergot ne saurait constituer un signe, une caractéristique de race.

il ne serait qu’un caractère secondaire, ajouté. C’est par une ignorance des choses de la biologie, que l’on a voulu voir dans l’ergot simple ou double, dans le double ergot surtout, un signe de race, c’est à dire une véritable caractéristique, et mieux encore, une estampille de pureté.

On ne peut pas mieux exprimer que l’ergot, ne constituant qu’un caractère tératologique et secondaire, ne devrait pas servir de base aux jugements et permettre d’éliminer des sujets très méritoires ; agissant ainsi, on va certainement à l’encontre d’une bonne sélection.

Il faut aussi s’étonner que, tout dernièrement, le Club des Amis du Briard ait publié à l’occasion de la parution du Standard des Bergers de Brie, des précisions et critères de jugement auxquels sont annexées des indications sur la conduite à tenir dans les jugements au sujet des ergots. Tous les cynotechniciens dignes de ce qualificatif en sont, comme nous, à regretter qu’un club prétendant iriger la sélection d’une race, le Briard, s’attarde au point de vue scientifique à différencier des jugements sur des critères aussi "tatillons", prêtant ainsi à sourire.

L’ergot a été combattu dans tous les milieux scientifiques ; par contre, les clubs d’élevage et un certain nombre de connaisseurs de ces races ont toujours pris énergiquement sa défense, tout dernièrement encore.

Certains clubs prétendent que la présence d’ergots aux membres postérieurs constitue la preuve qu’il n’y a pas eu de "mésalliance" dans une lignée. Cette présence constituerait en fait un barrage contre cette mésalliance. C’est une assertion qui nous paraît sans fondement.

E. Boulet en 1914, Bailly Maitre en 1925, Sédir en 1926 sont à peu près les seuls spécialistes ayant tenu à défendre l’ergot des races de bergers.

Siraudin, le maître incontesté en matière de berger de Beauce, est plus prudent ; il estime simplement que le double ergot est une "tradition bien française" qu’il n’y a pas lieu de supprimer.

Le 24 juin 1980, la Fédération Cynologique Internationale a adressé aux sociétés affiliées la circulaire suivante : Par décision de l’Assemblée générale de la F.C.I. tenue à Vérone (Italie) en 1980, la recommandation suivante est faite aux juges concernant les ergots :

  1. Ne pas disqualifier les sujets dont les ergots auraient pu être opérés ou enlevés à la suite d’une opération.
  2. Les pays d’origine responsables des standards sont invités à ne plus mentionner les ergots comme caractéristique de la race.

On ne peut donc guère être plus précis pour refuser aux ergots un caractère racial. C’est d’ailleurs ce que nous nous sommes efforcés de soutenir scientifiquement et de prôner avec insistance tout au long de notre longue carrière cynologique. Bien entendu, dans nôs fonctions de juge, nous nous sommes toujours conformés (bien qu’à regret) aux réglementations édictées au sujet des ergots par les clubs intéressés. Le problème des ergots qui a fait, avant les dernières hostilités, couler tant d’encre et de salive vient d’ailleurs de rebondir d’une façon plutôt virulente, en janvier 1981, par la diffusion d’une circulaire émanant du Club Suisse du Berger de Brie (Schweizerische Briard Club) où il est écrit plutôt sévèrement en parlant des ergots du Briard : "Si les responsables de la race dans son pays d’origine taxent l’absence d’un double ergot comme faute qui conduit à la disqualification du chien, ne doit on pas sérieusement douter de leurs connaissances, qualités et. aptitudes en cynologie ? et plus loin : Exiger dans l’élevage canin l’existence d’une malformation pour autoriser la sélection est certes le summum absolu de l’ineptie". Cette circulaire a été émise à la suite de l’exposé effectué à ce sujet par le Professeur Seiferle le 21 août 1980. Les idées développées par ce spécialiste de l’anatomie animale mondialement apprécié ne font d’ailleurs que reprendre dans leur ensemble celles émises déjà en 1912 par le Professeur Bouchet de l’Ecole Nationale Vétérinaire de Lyon, puis plus tard en 1948, par le Professeur Létard de l’Ecole Nationale Vétérinaire ’d’Alfort ainsi que par ce grand remueur d’idées que fut l’éminent cynophile le Docteur Hérout.

On lira plus loin les conditions exigées par le standard actuel du Club des Amis du Briard, en ce qui concerne le double ergot et, ses malformations A ce sujet, on peut néanmoins s’étonner que dans sa réunion du 24 septembre 1980, la Commission zootechniqie de la Société Centrale Canine composée de hautes personnalités scientifiques ait :

  1. Approuvé les nouvelles dispositions du standard concernant le "Double Ergot" chez le Briard.
  2. Réfuté les recommandations de la F.C.I. prises à ce sujet

lors de l’Assemblée Générale de Vérone en 1980, et ceci sans apporter le moindre argument positif, en s’opposant ainsi à l’opinion de la totalité des cynotechniciens qui, étudiant cette question, ont tous conclu que l’ergot ne saurait constituer, dans aucune race, une caractéristique raciale nécessaire à la sélection.

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