Les syndicats ont également obtenu des congés et la semaine de 40 heures (avec dépassements possibles en période de travail intense). Mais ces textes de loi ne sont bien souvent respectés que chez les gros producteurs qui emploient un ou deux bergers, plus un aide berger éventuellement, ce qui permet un roulement.
Les femmes ont elles leurs chances ? Oui, comme aide, si elles sont robustes. Non, comme berger principal « c’est tout de même trop dur ». Si elles veulent se lancer sur de petites races, pas trop lourdes, elles doivent acheter leur propre troupeau. En revanche, certains gros propriétaires de moutons, dans la Lozère ou les Causses, ne trouvent plus d’épouses. D’aucuns ironisent : « Les gens veulent bien faire le retour à la nature. Mais à proximité immédiate des villes ! L’isolement les effraie : pas de médecins spécialisés, pas d’écoles pour les enfants. Comme si les écoles de village et les médecins de campagne n’étaient pas bons ! »
Les qualités pour faire un bon berger ? Un homme qui a pratiqué tous les métiers de l’élevage se flatte « Quand j’avais huit cents brebis, je m’amusais à traverser toute la troupe en les enjambant au moment de la sieste, sans qu’aucune ne se lève, effarouchée. Elles ne me craignaient pas, je connaissais bien leurs réflexes. » Patience, douceur et adresse jointes à la force sont nécessaires. Le sens de l’observation aussi. Si une brebis boite, attention au piétin, une maladie infectieuse du sabot . Il faut intervenir avant que la bête malade ne contamine tout le troupeau. Le vétérinaire se refusera à attraper chaque brebis pour lui tailler et lui désinfecter les onglons « Je ne suis pas catcheur », dira t il. Une fois posé sur son derrière, le mouton se tient coi. Mais quel pugilat pour l’asseoir !
Le piétin, passe encore. Mais la « maladie honteuse » qu’aucun berger n’avoue, c’est l’avortement qui dégénère en épidémie s’il est provoqué par la brucellose. Il existe différents vaccins. Les meilleurs « marchent » à 80 %. Mais une brebis qui avorte peut aussi tout simplement avoir reçu un coup de corne, ou être victime d’une mauvaise alimentation. C’est pourquoi le berger assiste aux autopsies pour juger par lui même. Selon un dicton, « le meilleur véto, c’est le couteau ». On préfère sacrifier une brebis qui n’a pas de fièvre et la vendre 250 F en boucherie, plutôt que d’entreprendre un traitement. La visite du vétérinaire (déplacement, consultation plus médicaments) ne coûte jamais moins de 100 F.
Quand on a des terres, des bâtiments ou des capitaux une brebis en âge d’agneler vaut de 450 à 800 F on peut se lancer à son compte. Il y a plusieurs façons d’exploiter ses moutons, sans que des frontières bien nettes séparent toujours les différents types d’élevage : Nous avons évoqué une méthode mixte entre la bergerie et le semi plein air. Elle est intéressante sur les terres riches qui rapportent plus en céréales et en betteraves qu’en prairies. On produit l’avoine et l’orge pour ses bestiaux mais ces cultures nécessitent du matériel. L’élevage strictement en bergerie se pratique aussi bien en Seine et Marne que dans le Var et le Vaucluse.
A l’opposé, le plein air dans le Centre ouest, la Thiérache, suppose tout de même des abris sommaires pour rentrer les brebis pendant l’agnelage. Les troupeaux transhumants gagnent maintenant la montagne par camion (pour des raisons sanitaires). Les brebis font leurs petits une fois là haut, dans les alpages. En Corse, dans les Pyrénées, dans le sud du Massif Central et aux alentours de Roquefort, les moutons sont de races à lait. Les agneaux sont sevrés immédiatement et vendus à l’âge de six semaines à des engraisseurs.
Tous ces types d’élevage se rationalisent au maximum. L’insémination n’est pas encore bien au point. Le sperme de certains béliers se congèle mal. Sur les races dites « saisonnées » qui s’accouplent en automne, on essaie de grouper les chaleurs. On introduit dans le vagin des éponges imbibées d’hormones. Et quatorze jours plus tard, on fait une piqûre, d’hormone également. On obtient de 70 à 90 % de réussite. C’est à dire que certaines « bêtes épongées » refusent le bélier. Ou restent vides. Autre inconvénient, sur les races prolifiques, les brebis se mettent à faire quatre ou cinq petits. Alors que l’idéal est d’obtenir des doubles. Avec des triples, on a déjà un « crevard ». Mais les recherches se poursuivent. Les producteurs de lait s’y intéressent tout particulièrement.
Comme les éleveurs ne peuvent tout lire, ni surtout expérimenter toutes les nouvelles techniques, ils prennent conseil auprès des techniciens des E.d.e. (Ou Établissements départementaux d’élevage). Ils peuvent aussi assister aux sessions de recyclage qu’organise l’I.t.o.v.i.c. (ou Institut technique de l’élevage ovin et caprin) : un vaste programme !
L’éleveur de moutons travaille essentiellement avec une machine à calculer. Quel est l’engrais le moins cher, compte tenu de sa composition ? Comment bien nourrir son cheptel, étant donné le cours local des céréales, des tourteaux ? Quelle est la meilleure machine à traire ? Comment bénéficier des prêts, aides, subventions et primes ? La question est si complexe qu’un jeu, une sorte de Monopoly, a été inventé par un stagiaire. C’est un parcours avec des « accidents » et divers cartons « réponse ». Si on perd deux cents brebis, comment réinvestir l’argent de l’assurance ?
De même, pour connaître les droits de parcours, et examiner les baux, il faut presque ’une compétence de juriste. Un exemple parmi cent : il est aussi légal de payer 200 F pour louer 110 hectares sous seing privé que de verser 800 F de frais d’enregistrement pour 40 hectares en passant devant un notaire. Le métier est plein de ficelles...
Les marchands de bestiaux perdent du terrain au profit des techniciens des Groupements de producteurs qui font office d’agents commerciaux. Toutefois certains éleveurs préfèrent établir eux mêmes leur propre circuit commercial.
Certains éleveurs qui travaillent « en biologie » refusent les éponges, les aliments artificiels, etc. On leur reproche de fuir sans discernement tout ce qui est « chimique », ou de tricher. Attaques partisanes ? Ils ne peuvent pourtant pas refuser en bloc tout ce qui est moderne. Ne serait ce qu’un minimum de matériel : tracteur, faucheuse, presse et remorque pour exploiter les herbages. On peut louer tout cela à une C.u.m.a. (ou Coopérative d’utilisation agricole) et s’entendre avec des voisins pour la fenaison. En outre ce type d’élevage ne dispense pas de l’art de compter sur ses moutons. Les calculs sont autres, tout simplement.
Mais la vie du berger en « élevage biologique » ou en élevage semi traditionnel est bien plus bucolique. Les agneaux nouveau nés, la bonne odeur de suint des bergeries, la vie grouillante au sein des troupes de brebis qui broutent ou qui bêlent, l’air innocent et craintif des moutons, méritent bien qu’on s’attelle à l’indispensable management de toute exploitation agricole.