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 Océanographe biologiste

Impossible de commencer un chapitre sur l’océanographie sans parler de l’oeuvre du Commandant Cousteau, dont les découvertes dans le domaine de l’exploration sous marine sont mondialement connues. Surtout en ce qui concerne les techniques de plongée profonde. L’aventure a vraiment commencé avec l’expérience de Précontinent I, en septembre 1962 pendant une semaine, deux océanautes ont vécu à 10 mètres, au large de Marseille, dans la première « maison sous la mer ». Dix ans plus tard, en mai 1972, le record mondial de plongée en saturation dans un « caisson de simulation » était porté à 610 mètres par deux océanautes de la C.o.m.e.x. Cette société privée (Compagnie maritime d’expertise), qui travaille en étroite collaboration avec le Commandant Cousteau, possède à Marseille un laboratoire hautement spécialisé, permettant la simulation des conditions de plongée dans des caissons pressurisés. Donc l’amélioration constante des possibilités de pénétration de l’homme dans la mer, d’une part ; d’action des engins sous marins, d’autre part.

« Cousteau a joué un énorme rôle dans le développement de l’océanographie française, dit le Professeur Bergerard, directeur du laboratoire de biologie marine de Roscoff tous les jeunes ont rêvé, avec lui. » Certes, l’exploitation rationnelle des océans reste l’espoir de notre monde moderne en voie de surpopulation. Mais faut il rêver ? Qui peut devenir océanographe, comment, dans quelles conditions ? L’essentiel d’abord, d’après M. Bergerard, c’est la détermination de l’étudiant : « Il faut se dire que la vie ne sera pas toujours facile ; la voie est étroite ; mais en biologie, il y a de la place pour les jeunes convaincus, réellement motivés. »

Les élus, toutefois, sont encore peu nombreux : on compte aujourd’hui en France cent cinquante chercheurs océanographes, fonctionnaires pour la plupart, répartis dans les laboratoires côtiers des universités, du C.n.r.s., du Muséum et surtout de l’O.r.s.t.o.m. A lui seul, l’Office de la recherche scientifique et technique outre mer en a quatre vingts qui travaillent dans ses centres du Congo, de Côte d’Ivoire, du Sénégal, de Madagascar, etc. Et il forme la moitié des jeunes océanographes.

Pour Michel Angot, océanographe biologiste, directeur de recherche de l’O.r.s.t.o.m., provisoirement détaché à l’U.n.e.s.c.o., la motivation était forte : il est né à La Rochelle. Après une licence de sciences naturelles, en 1947, il a découvert par hasard une affiche de l’O.r.s.t.o.m. qui proposait des cours d’océanographie. Il fut immédiatement passionné : « Les cours, dit il, sont axés sur des thèmes précis ; c’est plus intéressant que l’université. » On apprend, par exemple, à faire une collection d’algues et comment la conserver en milieu tropical. Ou encore on s’initie à la technique de la pêche au chalut. La scolarité dure deux ans : un an d’enseignement théorique et un an de formation « sur le terrain », obligatoirement en milieu tropical. Actuellement, pour cette formation, l’étudiant est intégré au sein d’une équipe, dans un centre océanographique de l’O.r.s.t.o.m. ; mais, à l’époque, ces centres n’étaient pas encore créés et il fallait nécessairement s’embarquer...

Michel Angot est parti sur un chalutier : un mois et demi sur une côte africaine. Son travail consistait à mesurer et peser les poissons et à déterminer leur âge et leur maturité sexuelle. Au cours de cette deuxième année de formation pratique, il a appris la plongée à Toulon, avec le Commandant Cousteau. Aussi bizarre que cela paraisse, elle n’est pas obligatoire pour un océanographe biologiste. Mais recommandée « Les perspectives sont plus limitées pour ceux qui ne savent pas plonger, dit le Professeur Drach, directeur de la station de biologie marine de Banyuls ; pour faire l’étude du peuplement d’une côte rocheuse, la plongée est indispensable. » En effet, cette méthode de récolte permet d’obtenir des espèces fragiles en bon état et d’atteindre des fonds peu accessibles à la drague. Elle fut utile à Michel Angot quand, en 1957, on l’envoya pendant trois ans à Nouméa faire l’étude scientifique d’un coquillage à nacre qui s’accroche aux parois des cavernes coralliennes...

Mais avant d’être fonctionnaire titulaire, le jeune chercheur, même avec son diplôme de l’O.r.s.t.o.m. en poche, doit encore faire des stages probatoires : « On m’a envoyé à Madagascar pour développer des recherches océanographiques, dit Michel Angot. Alors, c’était l’aventure. Il fallait arriver avec tout son équipement de plongée, ses livres, son microscope... bref, son matériel complet de recherche et de documentation. Mais c’était la vraie vie. Le contact avec la population malgache.

Je me suis aperçu que les Malgaches connaissaient parfaitement la faune et la flore locales. Mon problème était de comprendre de manière scientifique ce qu’ils savaient de manière empirique. »

En océanographie, recherche fondamentale et recherche appliquée sont étroitement liées. Inséparables « On peut rationnaliser son exploitation avec des connaissances scientifiques. » Comme l’écologiste en milieu terrestre, l’océanographe doit savoir comment fonctionne la mer qui utilise l’énergie du soleil pour pouvoir conserver et développer l’immense réservoir de vie qu’elle représente. Il étudie les interactions multiples des facteurs qui déterminent la composition des communautés végétales et animales marines : lumière, pression, température, salinité, teneur de l’eau en oxygène...

« Comme un autre chercheur, dit Michel Angot, un océanographe doit être parfaitement au courant des techniques mathématiques de traitement de données 2 » En effet, même s’il passe chaque année dix mois en mer, environ un tiers seulement de son temps est consacré à la récolte par dragage, chalutage, plongée en scaphandre autonome et à l’échantillonnage. La plus grande partie du travail se fait en laboratoire détermination des espèces, mensurations, calculs statistiques et rédaction des textes scientifiques (l’océanographe n’échappe pas à la nécessité de publier le résultat de ses expériences).

Tous les bateaux sont équipés au moins d’un laboratoire. Sur ces bateaux, les équipes, multidisciplinaires ou non en fonction du programme de recherche, varient entre cinq et trente spécialistes. Le plus grand navire océanographique français est le Jean Charcot (2 200 tonnes de jauge). Mais notre flotte de recherche et d’observation marines comprend une dizaine de navires de plus faible tonnage (Coriolis, Capricorne, Noroît, etc.). Sans compter tous les petits bateaux côtiers des stations biologiques, qui font des sorties d’une journée.

La flotte française comprend par ailleurs, pour l’exploration des grands fonds, la soucoupe plongeante Cyana et le célèbre bathyscaphe Archimède, capable de descendre à onze mille mètres. Aucune plongée n’a été prévue pour Archimède en 1975 1976, ce qui ne signifie pas qu’il soit mis à la retraite.

Sur le navire de recherche, pendant une croisière qui dure en général de un mois et demi à deux mois, le travail est pénible et souvent monotone. Toutes les trois ou six heures le bateau stoppe. On dit qu’il fait « une station océanographique ». A l’aide d’un treuil, on fait descendre un câble, portant une série d’appareils très complexes : pour mesurer la température au 100e de degré près, mesurer la lumière, le courant, pour faire des prélèvements d’eau de mer, d’échantillons de fond, d’animaux. C’est dire toute la délicatesse de l’opération : « Très souvent, sur le câble, il y a au minimum pour dix millions d’anciens francs d’appareils. » C’est dire aussi la parfaite coopération nécessaire entre les chercheurs et l’équipage, qui doit maintenir le bateau sur un point fixe pendant un temps d’arrêt assez long. Il varie entre une demi heure et une heure pour un dragage à 100 mètres, jusqu’à deux heures pour un dragage à 2 000 ou même 4 000 mètres. Rien n’est laissé au hasard. Tout est prévu avant le départ : l’horaire exact et le nombre des stations, le nombre d’appareils et la constitution des équipes.

Ainsi, Miche ! Angot est parti il y a quelques années, pour l’O.r.s.t.o.m., faire aux États Unis une étude complète sur le thon : échantillonnages, mesures, état sexuel, etc. En tout quatorze mois d’embarquement avec plongée, dragage et études en laboratoire. Auparavant, il avait fait une campagne de douze mois aux îles Kerguelen, pour une étude biologique biométrique sur les éléphants de mer : « J’ai parcouru, dit i !, plus de mille kilomètres à pied en un an pour assister aux amours et aux naissances des éléphants de mer... »

Ce métier, certes, est attirant mais dur. Il n’est pas interdit aux jeunes filles ; pourtant il n’y a en France que deux femmes océanographes « Le plus difficile pour elles, dit M. Bergerard, c’est de passer vingt quatre heures sur vingt quatre en mer, pendant plusieurs mois par an. » D’autant plus difficile que, pendant les croisières, chaque océanographe doit prendre, à tour de rôle, deux quarts de quatre heures par tour de cadran.

Pour aborder les études universitaires de 3e cycle en océanographie, un certificat de fin de maîtrise (C4) est obligatoire . La préparation générale de ce C4 spécialisé comprend un fonds commun de physique, chimie, biologie et géologie « Il est utile, dit le Pr Drach, que les étudiants aient des notions de chacune des disciplines qui interviennent dans la recherche océanographique ; pour l’océanographie biologique, il est préférable qu’ils aient auparavant des certificats de biologie animale ou de physiologie. » La première année de 3e cycle, sanctionnée par un D.e.a., comprend peu de cours, mais plutôt des exercices de recherches dirigées études de reconnaissance des différentes espèces de poissons (sur les marchés, dans les aquariums, etc.) ; recherche de tolérance de certaines espèces à la sur salure ou à la dessalure, par exemple.

La deuxième année s’effectue obligatoirement dans un laboratoire marin ou sur un navire océanographique. Il est toutefois très difficile de préparer une thèse de 3 cycle au terme de cette deuxième année : elle exige en effet vingt mois de travail effectif « sur le terrain », donc une troisième année de stages de recherche. Le problème, ensuite, reste celui des débouchés...

La recherche fondamentale tout d’abord : « Dans les laboratoires maritimes du C.n.r.s. et de l’Université, dit M. Drach, les trois quarts des assistants et des maîtres assistants sont d’anciens élèves du 3e cycle. » Hélas, le C.n.r.s. recrute environ trois océanographes par an. Et, à l’heure actuelle, il n’y a pas de poste dans l’enseignement supérieur : « Nous sommes dans un système gelé où le nombre de postes est forcément limité, dit M. Bergerard. Tous les fonctionnaires sont nommés à vie. Il est très difficile de passer d’un organisme à l’autre, sauf dans un sens unique C.n.r.s. université. Il faudrait trouver un système plus large, une homogénéisation entre les carrières de la recherche. » L’O.r.s.t.o.m., on l’a vu, forme directement la plupart de ses chercheurs. Les stagiaires sont ensuite titularisés en fonction des postes budgétaires disponibles. « Mais, jusqu’à présent, on a réussi à les caser », dit M. Martin, chef du Service des relations extérieures .

La recherche appliquée, quant à elle, offre peu de débouchés dans le secteur privé, sauf dans de très grandes sociétés comme la C.o.m.e.x. à Marseille, par exemple. Dans le secteur public ou semi public, c’est la ronde des contractuels. L’I.s.t.p.m. à Boulogne (Institut scientifique et technique des pêches maritimes), emploie à plein temps une demi douzaine de chercheurs (océanographie appliquée aux pêches). Cet organisme d’Etat, chargé des contacts avec les associations de pêcheurs, travaille sur contrats avec la région ou le département.

Il y a, évidemment, le C.n.e.x.o. (Centre national pour l’exploitation des océans), créé en 1967 pour coordonner les activités océanologiques. Il définit entre autres, après concertation avec les organismes, les programmes d’utilisation des navires qu’il gère directement, ou en accord avec la Marine nationale . La plupart des missions, maintenant, se font par l’intermédiaire du C.n.e.x.o. Pour la réalisation d’une étude commandée par une société, par exemple, le C.n.e.x.o. passe des contrats de deux ans, ou même d’un an seulement, avec les universités. Ces contrats sont signés avec le directeur du laboratoire, qui devient de ce fait responsable de la recherche, et doit engager une équipe (de deux ou trois jeunes en principe), pour une durée limitée. Cela pose des problèmes : « Je trouve très délicat pour un directeur de laboratoire, dit M. Bergerard, d’avoir à titre personnel de tels engagements qu’il n’est pas sûr du tout de pouvoir renouveler. »

Effectivement, une telle situation est inconfortable pour tout le monde : pour le directeur de laboratoire qui reste avec son équipe sur les bras ; pour les jeunes, qui cherchent légitimement une stabilité d’emploi. « Le C.n.e.x.o., ajoute M. Bergerard, devrait établir des contrats plus longs ou prendre la responsabilité du personnel engagé. »

Actuellement, dans le cadre du programme d’implantation des centrales nucléaires, l’E.d.f. s’adresse au C.n.e.x.o. qui répercute donc sur différents laboratoires pour commencer des études de modification de l’environnement par les rejets thermiques dans la mer. Il faut faire entreprendre par un océanographe physicien une étude de la répartition de cette eau chaude en mer ; tandis que l’océanographe biologiste étudie d’abord le fonctionnement normal d’un écosystème à un endroit déterminé. C’est ce qu’on appelle faire le point zéro. Puis dans un second temps, le biologiste fait une évaluation de la transformation probable du milieu sous l’influence des rejets toxiques ou thermiques.

Toutefois, compte tenu de la complexité des liens qui unissent les éléments d’une communauté en équilibre, il faut énormément de temps pour faire une étude complète. Dans la plupart des cas, elle n’est pas terminée avant la décision de construction de la centrale, finalement entreprise sans étude préalable approfondie... C’est très grave.

La lutte contre la pollution manne est l’un des thèmes du programme du C.n.e.x.o. Selon le professeur Drach, cette menace grandissante va exiger la formation de nouveaux chercheurs qui viendront se joindre aux équipes océanographiques « it faut des micro analystes pour doser les polluants, des toxicologistes pour faire des études sur les animaux qui vont subir les pollutions, et des écotoxicologistes pour suivre le devenir des polluants dans les chaînes alimentaires. »

On frémit. Mais il devient évident que seule la science nous délivrera du mal que la science a causé...

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