Des gisements de fossiles, il y en a beaucoup. Ou du moins plus qu’on ne pense. On a découvert des crânes de mastodontes (ancêtres de l’éléphant) au nord des Pyrénées ; des crocodiles et des rhinocéros dans la Beauce. Il existe même, à côté d’Aix, un gisements d’oeufs de dinosaures que les Américains s’amusent à appeler « Eggs en Provence ». Le paléontologue peut donc éprouver les joies de la découverte en France. A la rigueur dans nos musées de province : à condition de jeter un regard neuf sur telle pièce de collection qui est exposée depuis soixante ans et dont personne n’avait encore saisi l’intérêt.
Cela dit, les terrains les plus riches en fossiles se localisent souvent dans des régions lointaines et désertiques, qu’elles soient glaciales ou tropicales. Le Spitsberg occidental, île presque sans couverture végétale, présente de grandes surfaces d’affleurement de roches et de nombreux éboulis, dont certains très fossilifères. L’Institut de paléontologie du Muséum d’histoire naturelle’ a rapporté de ce pays plus de vingt tonnes de fossiles en 1963 et 1969. Ce sont essentiellement des vertébrés très primitifs dont l’étude est indispensable pour reconstituer l’arbre généalogique des êtres vivants actuels. Mais ont été recueillis également des coelacanthes : le Spitsberg n’a pas toujours connu un climat glacial. Ainsi que des reptiles adaptés à la vie aquatique des ichtyosaures et des plésiosaures.
La première expédition au Spitsberg était plutôt une campagne de reconnaissance, financée par le C.n.r.s. mais aidée sur place par une compagnie d’exploration pétrolière.
Par contre, la mission de 1969 fut une expédition de grande envergure bien pourvue en moyens de transport (un bateau brise glace norvégien avec une aire d’atterrissage prévue pour deux « Alouette »), en personnel et en chercheurs (une vingtaine).
Le C.n.r.s. avait bien fait les choses, en optant pour la solution scientifiquement la plus rentable. On ne peut travailler au Spitsberg que de fin juin à septembre. Ces moyens logistiques puissants étaient nécessaires. Mais cette expédition au Spitsberg, c’est un peu l’exception qui confirme la règle. En général les chercheurs pratiquent la politique du « aide toi, le ciel t’aidera ».
Le plus beau gisement de dinosaures (cent cinquante kilomètres de long sur deux de large) est au Niger, dans le désert du Ténéré. Il a été découvert par hasard après une tempête de sable par des membres du Commissariat à l’énergie atomique alors qu’ils cherchaient de l’uranium. Ceux ci ont alors fait appel aux paléontologues (en 1965). Les ossements fossilisés de dinosaures sont, en effet, avec ceux d’autres vertébrés terrestres, les seuls critères qui permettent de dater certains terrains « continentaux » (sans fossiles marins microscopiques). Les dinosaures vivaient là, il y a cent millions d’années, dans de grandes étendues marécageuses, à une époque où le climat était tropical humide. Leurs restes permettent maintenant de savoir où chercher l’uranium avec un maximum de succès : la paléontologie a parfois des applications pratiques...
Par la suite, les chercheurs ont dû trouver eux mêmes des crédits supplémentaires ceux du C.n.r.s. étant bien insuffisants pour organiser leurs expéditions.
On ne se lance pas dans le désert du Ténéré, à deux cents kilomètres du plus proche point d’eau, sans tout prévoir. En 1974, quatre Italiens sont morts de soif : faute de savoir changer un cardan ! En roulant dans le sable vif, on casse des voitures. Un bon mécanicien est indispensable. Une liaison avec un correspondant radio aussi. Les paléontologues qui sont sur le terrain l’appellent : « Mon collègue est parti chercher de l’eau à Agadès. S’il n’est pas arrivé dans huit heures, prévenez moi, nous partons à sa recherche. » On se dirige à la boussole et au compas parmi les dunes. Et les jours de tempêtes de sable, on se perd si facilement... Mieux vaut prendre les choses sportivement. Et s’occuper de tout : y compris de trouver des caisses de récupération à un prix abordable, pour emballer les fossiles dans un pays où le bois est cher.
En décembre, janvier, février, il fait relativement bon. La nuit, on dort à la belle étoile. Et, le jour, le thermomètre ne monte qu’à 35° C à l’ombre. Mais il n’y a pas d’ombre ! Sur place le paléontologue dégage les fossiles, établit des plans et numérote les ossements. Il délimite des saignées autour des ensembles qui l’intéressent. Et il s’arrange pour emporter le tout os fossilisés plus gangue en l’enveloppant de papier et de toiles de jute trempées dans du plâtre liquide. Quand le plâtre est sec, on enlève le morceau. Cette technique, simple et rapide, permet de garder les os au contact les uns des autres. Ainsi pas de « gigantesque » puzzle à reconstituer une fois arrivé à Paris.
Mais tout le travail de laboratoire commence. Il occupe pendant des années plusieurs personnes : techniciens et paléontologues. On ouvre les plâtres et on commence par dégager les fossiles de leur gangue, aussi finement que possible. Il règne dans l’atelier de démoulage un joyeux désordre. Certaines techniques sont encore purement manuelles. On emploie ciseaux et burins, divers marteaux piqueurs et même la roulette du dentiste pour véritablement « disséquer » la pièce intéressante. Des micro turbines à abrasif, des jets de sable dirigés en regardant à travers une loupe, et même les ultra sons, sont également utilisés. Les fossiles sont couramment radiographiés, observés aux ultraviolets et aux infrarouges, etc. Et au microscope électronique.
Vient ensuite le travail de classification. Et de rangement : le paléontologue collectionne les échantillons. Tous peuvent contenir un détail intéressant ou qui se révélera peut être significatif ultérieurement, quand la science aura progressé. Pour abriter une centaine de tonnes de fossiles recueillis en cinq ans, le Plan avait prévu de construire des caves sous le Jardin des Plantes... Pour le moment les fossiles s’entassent dans les sous sols de la galerie de paléontologie, encombrent bureaux, couloirs et escaliers ! Notre collection est une des plus riches...
La tâche noble du paléontologue, c’est évidemment de retrouver la vie. Il n’est pas obligatoire qu’il ait été sur le terrain pour cela. « Les paléontologues de tiroirs » qui ne désirent pas voyager peuvent également faire du très bon travail en examinant les échantillons rapportés par leurs collègues. Tous se spécialisent, bien sûr. Les dinosaures, à eux seuls, représentent tout un monde on en a recensés 1500 espèces. Ces reptiles étaient herbivores ou carnivores, quadrupèdes ou bipèdes. Certains mesuraient 25 mètres de long, d’autres 50 centimètres : ils n’étaient guère plus gros que des poulets !
Du côté des poissons, on vient de découvrir que le foie de menés vieux de cinquante millions d’années était constitué de la même manière que ceux d’aujourd’hui. Plus exactement on a réussi à mettre en évidence cinq acides aminés identiques à ceux qui entrent actuellement dans la composition des protéines. Que l’os qui est dur se transforme dans une fossilisation, se comprend. Mais le foie ! Pourtant il y a indéniablement conservation de matière l’analyse chimique en témoigne. Et il s’agit bien du foie cet organe est situé exactement au même endroit chez les menés actuels de la mer de Chine leur dernière « niche » écologique 2 On a retrouvé des restes fossilisés de menés dans le remarquable gisement de Monte Bolca, près de Vérone. Et des traces dans le Bassin parisien et le Caucase.
Cette espèce vivait donc déjà dans la Téthys ou ancienne Méditerranée qui devait s’étendre de l’Italie et peut être même de la mer des Caraïbes jusqu’au Japon en passant par l’Himalaya (qui n’existait pas encore) « Si je pouvais comparer les différents gisements dit M. Blot, le spécialiste des poissons du Tertiaire, je referais l’histoire de la Méditerranée. » Mais il étudie les fouilles de Monte Bolca depuis quatorze ans et il estime qu’il en a bien encore pour dix ans. Son travail de recherche est freiné par l’étude qu’il doit faire des poissons tropicaux actuels encore très mal connus surtout quant à leur anatomie squelettique. Il dissèque ceux ci (en s’approvisionnant chez un marchand importateur qui a 50 % de pertes) pour les comparer à des poissons fossiles ou fossilisés « C’est intéressant, bien sûr, mais on ne peut tout faire soi même. »
Malgré tout cela la faiblesse relative des crédits (100 à 120 000 F par an) et surtout le manque de personnel l’École française de paléontologie est l’une des premières du monde. Puisque du côté des paléontologues vertébristes elle compte quarante chercheurs environ, sur les quelque cent cinquante spécialistes mondiaux. Elle doit sans doute une grande partie de son dynamisme à M. Lehman, Directeur de l’Institut de paléontologie. Il rend lui même hommage à Gaston Berger qui, dans les années 1954 1955, créa les 3e cycles dans cette discipline.
Le recrutement à la base en assistants est faible. Cinq postes de vertébristes ont été créés depuis 1968. Quand on essaie de décourager les étudiants, ceux ci rétorquent « Vous en placez tout de même pas mal. » Et ils s’obstinent. Le plus dur, c’est de démarrer, de se faire connaître. Et, pour cela, il faut prendre tout ce qu’on vous propose. Par exemple, un poste à l’étranger, dans le cadre de la Coopération. Situation qui n’a qu’une durée limitée mais qui peut servir de point de départ.
Toutefois la conjoncture n’est pas bonne. On doit débloquer environ deux cents postes de chercheurs au C.n.r.s. en 1976, mais on ne sait pas encore quelles disciplines seront les plus avantagées. Malgré une relance générale, quoique modeste, de la recherche en France, les options politiques actuelles entendent privilégier celle qui apparaît rentable à court terme. Il convient tout de même, dans ce contexte, de ne pas oublier la recherche fondamentale, qui porte ses fruits à longue échéance et d’une façon totalement imprévisible.