Deux cents enfants de 10 à 14 ans sont réunis dans la Maison des Jeunes d’un grand ensemble de la région parisienne. Ils viennent d’assister à deux belles projections de diapositives : l’une sur les iguanes des Ties Galapagos, l’autre sur les oiseaux aquatiques victimes du mazout en novembre 1974 sur les côtes du Pays de Caux. Les questions qu’ils posent au jeune chasseur photographe professionnel venu commenter son montage audiovisuel sont pertinentes, embarrassantes. Elles prouvent qu’ils s’intéressent à son travail et que le conférencier doit être capable de leur répondre...
Tout le monde peut faire de la photo on compte en France plusieurs millions d’amateurs mais tout le monde ne peut pas devenir professionnel. Surtout lorsqu’il s’agit d’animaux. Même de chiens et de chats : on ne photographie pas de la même manière un Persan et un Siamois, dont les morphologies sont très différentes. Une seule solution pour faire du travail parfait et affronter les « colles » des enfants questionneurs connaître son sujet à fond, c’est à dire se spécialiser le plus possible.
Contrairement à ce qu’imagine le néophyte, il y a presque autant de techniques que de sujets. Et cent façons de se spécialiser pour le photographe d’illustration animalier. Gros plans d’animaux familiers, d’animaux de la ferme, de fauves en captivité dans les parcs zoologiques, d’oiseaux de cage, de poissons d’aquarium. Observation de reptiles en terrarium, macro photo d’insectes. Chasse photo sous marine. Chasse photo « sur le terrain » d’oiseaux, de batraciens, de mammifères sauvages, etc. Là encore, dix nuances : le matériel idéal pour l’affût au nid d’un gobe mouches gris d’Europe s’avère peu maniable pour l’approche d’un cormoran aptère des Galapagos. Mais une seule règle, absolue : le respect de l’animal en tout lieu, en toute saison, dans tous les cas.
La chasse photo, c’est la découverte, par exemple, d’un cerf dans son milieu naturel. On n’approche pas la vie sauvage en safari organisé. Pour la surprendre telle qu’elle est, le photographe doit se faire oublier porter des vêtements neutres, des chaussures silencieuses et confortables on marche énormément , prendre le vent (le cerf ne doit ni le sentir, ni le voir, ni l’entendre) et patienter : « Le vrai chasseur photographe professionnel, dit Jean François A., est un solitaire et un obstiné. » Dans presque tous les cas, une journée d’affût sérieux commence à l’aube et se termine à la nuit : « Il ne faut pas craindre de rester, en été, pendant quatorze. heures dans un affût de un mètre cube. » Cet affût, tente ou cabane discrète, a été construit progressivement pour habituer l’animal à la modification de son habitat.
Bien entendu, avant de se mettre à l’affût, le spécialiste des grands mammifères d’Europe a d’abord étudié leurs moeurs. Il connaît le trajet du cerf qu’il guette, ses heures de passage, ses points de repos, de nourrissage, de toilette. Il sait qu’un faon isolé n’est pas « abandonné » : la biche a été alertée et surveille, dissimulée à proximité. Il faut attendre, sans un bruit, qu’elle se rassure. Il est très difficile de passer inaperçu : « Il y a toujours, dit Jean Yves B., un oiseau pour donner l’alarme ; c’est le geai dans une forêt d’Europe ou le grand labbe au voisinage des pôles. » Il est donc essentiel, avant de dire « je veux photographier des animaux dans la nature », de savoir qu’on ne peut pas le faire dans n’importe quelles conditions. Une école de photographie peut vous apprendre la base, puis les subtilités de la technique. Pas le « contact » avec la nature. La notion de territoire est très importante chez les animaux « Un grand labbe, dit Jean Yves B., attaque en toute saison lorsqu’un intrus traverse son territoire. En revanche, si l’on entre, à côté, dans le territoire des manchots en période de nidification, le labbe vient immédiatement près du photographe. » Ce n’est pas parce qu’il est subitement « apprivoisé » ! Cela signifie que la moindre faute de l’homme peut attirer les prédateurs. Un professionnel digne de ce nom ne doit en aucun cas opérer au milieu d’une colonie d’oiseaux nicheurs, pour ne pas déranger les couvées. Car le comportement des parents est troublé et les poussins sont en danger.
Jean Yves, 30 ans, Parisien, s’est spécialisé dans les oiseaux rares et lointains, comme le cormoran aptère aux Galapagos ou le kiwi en Nouvelle Zélande : « C’est une sorte de défi à moi même ; peut être aussi un besoin de découverte. » Il était barman. Un jour, le hasard le met en face d’un chasseur photographe professionnel qui lui communique sa passion. Il continue son métier pour réunir l’argent nécessaire à l’achat d’un bon appareil 24 x 36 : « Très vite, j’ai dû quitter mon travail, je ne pouvais pas faire deux choses à la fois. »
Afin de constituer une petite collection de diapositives, il commence par les animaux des réserves d’Europe. Avant d’acquérir une réelle expérience tant sur le plan technique que sur le plan zoologique, il a fallu trois ans « En même temps, j’allais voir tout ce qui existait en matière de chasse photo, j’assistais à des conférences, à des colloques de scientifiques. » Pour vivre, il a un emploi représentant dans une agence photographique qui lui laisse des loisirs : « C’était très dur ; j’ai été plusieurs fois sur le point d’abandonner. » Dans ce métier, les fausses vocations s’éliminent d’elles mêmes.
D’abord, le matériel est cher. Il faut un investissement minimum de 10 000 F si l’on choisit un appareil reflex 24 x 36 mm (type Nikon ou Leicaflex), de 20 000 F si l’on préfère le moyen format (reflex 6 x 6 cm, type Hasselblad, ou 6 x 7). Ce format s’impose de plus en plus pour les spécialistes des gros plans d’intérieur, de l’affût au nid pour certains oiseaux, ou d’ambiances de forêt pour les mammifères sauvages. Jean Yves B., lui, travaille au fusil photo muni d’un téléobjectif puissant. Cette technique, qui exige un sérieux entraînement, permet de respecter la distance de sécurité entre l’animal et le photographe (entre trente et cinquante mètres) et de faire, sans pied, une bonne prise de vue sans bouger. Mais quelle que soit la spécialisation, le matériel doit être parfait pour ne jamais trahir l’opérateur devant un sujet difficile.
Ensuite, le photographe est seul. Toujours indépendant, il ne doit compter que sur lui même. Et bien connaître aussi les limites de sa résistance physique, surtout s’il part à l’étranger. Combien de kilomètres peut il faire à pied ? Quels sont les obstacles, les dangers qui l’attendent ?
Enfin, tous les frais de voyage sont à sa charge. Aucun journal en Europe, sauf en de rares occasions, ne finance une expédition de ce genre. A la rigueur, certaines compagnies d’aviation accordent des facilités de transport (mais jamais à des débutants) en échange d’un certain nombre de garanties (publicité, diapositives pour leur photothèque, etc.). Rapporter de très bonnes photos n’exige pas, bien sûr, que l’on traverse les océans. Les conditions de travail sont les mêmes dans le monde entier : seule est valable la qualité technique et scientifique du document fourni par celui qui a la possibilité de rester des mois sur place. D’ailleurs, une espèce rarissime dans une réserve intégrale ne se photographie pas sans autorisation. Pour l’obtenir, il faut inspirer confiance et prendre souvent le temps de se faire des amis. Cela dit, une expédition réclame avant le départ une longue préparation contacts avec les ambassades, autorisations auprès des directeurs des parcs nationaux et des stations scientifiques, réunion de nombreux documents et ouvrages sur la faune locale et le milieu dans lequel elle vit. Et il faut savoir pourquoi l’on part.
« Je ne crois pas, dit Jean Yves B., au voyage sans but. J’ai choisi de n’en faire qu’un par an, mais celui qui me plaît. Je passe quatre mois à l’étranger et huit mois à Paris, pour préparer mon prochain voyage et exploiter’ le précédent. » Car le problème, évidemment, c’est de montrer la collection de diapos si patiemment constituée.
Il n’y a pas trente six débouchés on confie ses photos (originaux ou duplicatas) aux agences spécialisées dans les animaux (une demi douzaine en France dont trois importantes), qui prennent en moyenne 50 % sur les droits de reproduction. Ou bien l’on fait du porte à porte auprès des maisons d’éditions (revues, journaux, livres, calendriers, etc.), et des représentants des éditeurs étrangers. En général, l’éditeur n’achète pas une photo, mais paie au photographe un droit de reproduction calculé, comme pour les reporters, sur la base du barème en vigueur dans la presse ou l’édition. Ce droit est réglé « à parution ». Il est très rare qu’il soit payé d’avance. La même photo peut être publiée dans plusieurs ouvrages. Quant aux présentations audiovisuelles organisées par les associations culturelles, elles sont souvent faites à titre gracieux. Sauf s’il s’agit d’une vedette.
Aujourd’hui, tous les jeunes photographes naturalistes qui essaient de se faire une place au soleil ont des méthodes de travail à peu près identiques. Même les privilégiés qui peuvent s’offrir tout de suite un matériel de qualité et suivre les cours d’une école sérieuse, doivent passer un minimum de trois ans à constituer leur collection. Il faut environ huit à dix ans pour réunir un dossier de vingt à trente mille bonnes diapositives et vivre exclusivement de la photo d’illustration, en artisan, en travailleur indépendant ou en coopérative. Après six ans d’expérience, Jean Yves B., Jean François A. et beaucoup de leurs confrères sont encore obligés d’avoir un métier d’appoint quelques mois par an. Mais aucun d’entre eux ne changerait d’existence...