« On peut faire sortir les flamants pour la photo ? Bon. Attendez ! » Le reporter photographe s’installe, choisit son angle de prise de vue, corrige le rapport diaphragme vitesse en fonction de la luminosité. L’appareil est armé, la mise au point pré réglée sur une distance type : « Allez y, ouvrez les portes. Sortez du champ, s’il vous plaît ! Merci ! » Heureux d’être libérés, vingt flamants roses et flamants du Chili s’échappent pêlemêle de leur volière de nuit en agitant leurs ailes comme des éventails. En quelques secondes, avant qu’ils aient atteint leur enclos ombragé, la scène est fixée trois fois sur la pellicule.
Joel L., 29 ans, onze ans de métier, photographie des animaux depuis huit ans. Dans les parcs zoologiques ou chez les éleveurs, les dresseurs, dans les centres hippiques, les cirques, les cliniques vétérinaires, etc. Entré à 18 ans comme apprenti laborantin dans une société d’édition qui exploitait aussi un studio de photo d’art, il n’a pas eu de formation théorique particulière. Il a appris, d’abord, la technique de tirage des photos. En tirant les photos des autres, il a su rapidement juger la qualité technique d’un négatif : « En photographie, deux choses sont importantes : la qualité du négatif qui dépend de l’exposition du film et la qualité de la prise de vue qui dépend des dons du photographe ! » Au bout de deux ans, après l’armée, il a commencé à faire du reportage portraits de personnalités, magazine. C’est par l’intermédiaire des vedettes du cinéma et du disque qu’il a abordé ses premières photos d’animaux : des chiens et des chats dans les bras de leur célèbre maître...
La technique du reporter photographe animalier diffère complètement de celle du chasseur d’images 1 Elle est celle du reporter tout court.
L’important, ici, c’est l’événement, la scène « sur le vif ». Alors que la chasse photo chez les animaux sauvages exige de longues heures d’affût, le reporter a l’obligation d’opérer très vite. Mais lui ne photographie jamais que des animaux captifs ou de compagnie, qui s’approchent plus facilement. Cette rapidité d’action suppose une grande mobilité d’esprit, ainsi qu’un matériel perfectionné et multiple. Joel emporte toujours plusieurs appareils à la fois, pour ne pas avoir à dévisser l’objectif et en remettre un autre en fonction du sujet ambiance ou gros plan. Deux appareils 24 x 36 dont un avec moteur électrique, pour la photo en noir et blanc. Plus un troisième avec une pellicule couleur.
Beaucoup de reporters se sont formés « sur le tas », en passant comme Joel d’abord par l’apprentissage en laboratoire : « Il faut savoir tout faire, et d’abord balayer le labo ! » Pas de poussière sur les négatifs, c’est le B.A. BA du laborantin ! Même ceux qui sortent d’une école de photographie avec un B.t.s. tout neuf ne peuvent pas espérer réussir tout de suite « le » reportage fracassant. De toute façon, le grand reportage n’est pas fréquent « Il faut accepter tous les petits boulots, beaucoup de choses annexes sans intérêt pour un bon reportage de temps en temps. » Le reportage photographique est un dur métier, où les débouchés sont rares.
Axé sur le magazine et l’actualité de toute sorte, le reporter photographe est la plupart du temps assimilé au journaliste. Il obtient une carte professionnelle de presse dans les même conditions que ses confrères rédacteurs, qu’il soit pigiste ou collaborateur permanent d’une publication. Seuls, les grands quotidiens de Paris et de province et les hebdomadaires d’information très importants comme L’Express ou Paris Match ont leur propre service photographique, avec une équipe de reporters et de laborantins attachée au journal. Selon le dernier recensement de la Commission de la carte, ils sont 603 au 30 juin 1975, répartis dans toute la France. Et 195 pigistes.
Lorsqu’il est attaché à un journal et s’il rapporte de bons documents, le reporter photographe a en principe une vie moins difficile que le pigiste. Envoyé sur les lieux de l’événement par son chef de service, il travaille souvent sur un canevas donné par le rédacteur en chef, en tandem avec un rédacteur. Les thèmes sont plus réguliers et parfois plus monotones. Pigiste, c’est à dire indépendant, le photographe doit constamment dominer son métier.
D’ailleurs, 80 % des magazines ne travaillent qu’avec des pigistes ou des agences spécialisées : « Le problème, dit le directeur d’une agence, c’est que lorsqu’un hebdo ou un périodique téléphone pour avoir une photo d’actualité, quand on arrive on la trouve déjà à cinquante exemplaires sur le bureau du rédacteur en chef ! » D’où l’obligation pour le pigiste de se surpasser pour vaincre la concurrence...
Le reporter photographe indépendant n’a pas à se spécialiser aussi sérieusement, en profondeur, que le photographe d’illustration animalier. Mais il se limite tout de même à trois ou quatre domaines. Pour Joel, c’est le reportage médical, les antiquités, le spectacle et les animaux. Bref, il doit s’adapter à toutes les circonstances, mais avoir des affinités avec ses sujets. On ne photographie bien que ce qu’on aime vraiment.
Mobilité d’esprit, facultés d’adaptation, sens des contacts humains, le reporter doit aussi être disponible et savoir organiser son emploi du temps. Dans ce métier, pas d’horaires précis. On est toujours sur la brèche et cela pose parfois des problèmes familiaux « Il vaut mieux ne pas faire de projets pour le week end », dit Joel en racontant quarante huit heures de sa vie...
Samedi 8 h : départ pour la grande banlieue parisienne où il doit photographier toute la matinée un élevage de chats. Il a un canevas, il sait ce qu’il a à faire de préférence. Mais le canevas peut se modifier en fonction de l’humeur du chat ou des conditions météorologiques ! A 14 h, retour à la maison pour déjeuner à toute allure. A 15 h 30, il se remet au volant de sa voiture pour faire deux cents kilomètres : il doit assurer le même soir, dans l’Aisne, le reportage d’un spectacle de Johnny Hallyday. Retour après le show, dans la nuit du dimanche. Il s’endort à 5 h du matin. A 9 h 30, il doit être au Marché aux Puces de Saint Ouen. Objectif : photographier deux ou trois meubles anciens pour une revue spécialisée. Il déjeune sur place. Il repart au début de l’après midi pour la Foire de Pantin : encore des meubles pour la rubrique « maison » d’une revue féminine. A 18 h il est enfin chez lui. Il a à peine vu sa femme, infirmière, qui a elle aussi des horaires irréguliers.
Grosso modo, un reporter photographe pigiste fait par an autant de kilomètres en automobile qu’un vétérinaire rural. Évidemment, tous les frais de voyage et d’essence sont à sa charge. Ils sont remboursés uniquement lorsque le reportage est commandé par un journal ou une agence. Le matériel est à lui : il faut compter un minimum de 15 000 F pour trois bons appareils de base 24 x 36 (Nikon ou Leicaflex), plus la pellicule. Les frais de tirage sont également assumés par le reporter, qui tire souvent ses photos noir et blanc lui même. Il peut louer un labo avec un ou deux copains.
Les débouchés sont à 80 % ceux du journaliste pigiste : la presse et l’édition. S’y ajoutent de temps en temps quelques « publie reportages », pécuniairement un peu plus intéressants que les documents de presse. Ces derniers sont réglés « à parution » sur la base des barèmes en vigueur. Calculés selon le tirage de la publication, sa périodicité, et le format de la photo. Là pige varie du simple au double et même au triple entre le noir et la couleur.
Dans ce milieu, le système de la « boule de neige » a force de loi tout se fait par contacts, par relations professionnelles. Le débutant peut choisir un sujet de reportage et le confier à une agence, sans avoir aucune assurance que ce reportage sera publié. Il existe plusieurs catégories d’agences : télégraphiques (style A.f.p.), photographiques de presse (style Sigma ou Gamma) ou simplement de distribution. Il est fréquent d’ailleurs que dans les sujets complets présentés par certaines agences de distribution, le rédacteur en chef ne choisisse que deux ou trois documents, qui seront comme d’habitude payés « à parution » du journal. « On n’obtient plus aucune garantie, dit le directeur de l’agence Parimage. Rien n’est acheté ferme. On laisse les photos en dépôt avec un bon de communication, sans être sûr qu’elles seront acceptées. » Si elles sont publiées, l’agence verse au photographe 50 ou 60 % du prix du document.
Les agences de production ont généralement des équipes polyvalentes pour éviter les monopoles qui « couvrent » toute l’actualité en travaillant à peu près de la même façon que le service photographique d’un quotidien l. Les plus importantes signent des contrats d’abonnement avec les journaux, auxquels elles envoient informations et documents. Rien n’empêche un pigiste de leur confier ses photos sans garantie de publication. Il a naturellement plus de chances de les voir publier s’il travaille beaucoup et régulièrement.
Attaché à un journal, le reporter photographe reçoit un salaire mensuel, basé sur la même « grille » que pour les rédacteurs. Nous ne pouvons donner que des exemples de tarifs syndicaux de base (au 1er février 1975). Reporter photographe 2e échelon dans une agence télégraphique 3 390 F ; 1er échelon : 3 179 F. Dans une agence photographique : 2 échelon 2 688 F ; 1er échelon : 2 442 F. Reporter photographe dans un hebdomadaire parisien de première catégorie 2 332 F.
Quant au pigiste, son salaire est fonction de son activité, de son courage, de son talent. Et des risques qu’il ne craint pas de prendre pour éviter de faire « la photo de tout le monde »...