Dans ce domaine, la tâche de l’informateur est ardue. Faire la lumière sur le travail des vétérinaires de parcs zoologiques est une gageure : les plus sérieux sont réticents. A cause de la violente polémique qui oppose depuis près de deux ans les protecteurs des animaux aux directeurs de zoos. Faut il conserver dans les années à venir tous les parcs zoologiques existant en France à l’heure actuelle ? Sûrement pas plus d’une centaine en France, c’est à notre avis quatreving dix de trop. Faut il les supprimer tous ? Non. D’une part, la majorité des animaux nés ou élevés en captivité ne se réadaptent pas à la vie sauvage. D’autre part, les zoos pourraient se modifier en fonction de leurs dimensions et de leurs ressources financières et présenter dans les meilleures conditions des animaux plus ou moins domestiqués. La notion de « collection d’animaux » nous semble aussi périmée que dangereuse. Et utile aux seuls chercheurs.
En France, on compte trois grands zoos municipaux Lyon, Montpellier et Mulhouse dirigés par des vétérinaires, dont le statut est celui des fonctionnaires municipaux. Deux zoos à Paris : Vincennes et le Jardin des plantes, orchestrés par M. Jacques Nouvel, professeur d’éthologie et vétérinaire. Administrés par le Muséupi national d’histoire naturelle, qui dépend du Rectorat, qui dépend lui même du secrétariat d’Etat aux universités. D’où un enchevêtrement de difficultés administratives. Le statut du Professeur Nouvel est celui d’un directeur de laboratoire d’université. Il a six adjoints, vétérinaires, dont deux responsables de la ménagerie du Jardin des plantes.
D’autres parcs, soit privés soit gérés par une société comme le Tertre rouge dans la Sarthe, Villarsles Dombes ou Clères sont également dirigés par des spécialistes conscients de l’importance de leur tâche. Mais finalement, la prolifération anarchique des parcs zoologiques n’a pas ouvert comme on pourrait le croire des débouchés aux jeunes vétérinaires, puisque les 9/10e des zoos ne s’attachent pas en permanence les services d’un homme de science. Ils font appel le cas échéant au praticien de leur commune.
Bien sûr, quand il s’agit de faire une ostéosynthèse à un bébé tigre qui s’est cassé une patte, un vétérinaire urbain peut parfaitement intervenir dans sa clinique. Mais le rôle du spécialiste à l’intérieur même d’un parc zoologique est infiniment plus complexe et toujours discret (« les opérations spectaculaires, c’est du cinéma ! » dit le pr Nouvel). Ce rôle devrait commencer, en fait, avant l’installation des animaux, dès la conception du parc et des bâtiments.
A cet égard, l’exemple du D Gutknecht directeur du zoo de Mulhouse, est significatif. En 1953, il a succédé à son père, vétérinaire rural et praticien attitré du zoo, créé en 1868. On l’appelait alors occasionnellement. Il faisait des autopsies sur demande, comme cela se passe encore aujourd’hui dans la plupart des zoos privés. Il s’est rapidement rendu compte que dans ce domaine, mieux valait prévenir que guérir ou faire des constats de décès ! Et il a exigé d’abord la vaccination de certaines espèces, en se passionnant de plus en plus pour les animaux sauvages : « Ce qui m’intéresse, dit il, c’est l’animal et comment il vit. Tout doit être organisé en fonction de l’animal. C’est beaucoup plus important que le ratissage des allées ou la couche de peinture sur les grilles ».
Pour faire du bon travail, il fallait en avoir les moyens. Une seule solution être directeur du zoo. Il lui faudra attendre 1964 « J’ai tout de suite commencé à reconstruire en tenant compte des impératifs biologiques de chaque espèce. C’est la meilleure prophylaxie ».
Et peu à peu, à Mulhouse, les installations deviennent fonctionnelles. On doit penser à tout. Aux sas de sécurité pour l’homme et l’animal. Aux abris des castors, ennemis du plein jour. Aux dispositifs de capture pour isoler la femelle qui va mettre bas, le jeune de l’année à vendre ou le fauve à vacciner. Aux « sabots » de transport, conçus en fonction de l’espèce (le jabiru, échassier africain, a une caisse matelassée dans laquelle il peut se tenir debout sans se blesser). On doit penser aux plantes toxiques, accessibles aux herbivores (en principe, pas d’ifs dans un zoo !). Aux rats, vecteurs de salmonellose et de leptospirose, qui ne doivent pas pénétrer dans les bâtiments. A la qualité du sol : le frottement sur le béton trop rugueux crée des abcès aux pieds chez les ours ou les manchots ; le piétinement des antilopes africaines sur un terrain humide, mal drainé, provoque une grave affection du sabot, analogue au piétin du mouton . Etc.
« Malgré toutes les mesures d’hygiène qui sont prises, dit le Dr Gutknecht, les parasitoses sont les maladies les plus à craindre chez les animaux sauvages qui vivent sur des surfaces relativement réduites, et sont en contact permanent avec leurs déjections. » D’où un examen périodique des déjections. Mulhouse les fait faire tous les trois mois par les facultés vétérinaires de Suisse (Zurich et Berne). Paris possède son spécialiste en parasitologie, chargé entre autres activités d’effectuer les examens de routine ou ceux demandés par le clinicien.
Les zoos sérieux ont d’ailleurs la même politique prophylactique. Avec contrôle sévère en outre, de l’alimentation, et vaccination de certaines espèces en fonction des risques de maladie : leucopénie infectieuse chez les félins, leptospirose chez les ours ou les loutres : « Il faut, dit le Dr Rinjard, sous directeur à Vincennes, faire très attention aux vaccinations et bien savoir comment réagit chaque espèce à chaque vaccin : certains peuvent tuer. » Il cite le cas d’un petit panda mort à la suite d’un vaccin contre la maladie de Carré.
Une prophylaxie rigoureuse n’élimine pas tous les accidents ni la mortalité. Hélas. C’est le soigneur qui repère en principe les animaux malades et les signale . Les soigner est une autre affaire. Trois problèmes se posent : le diagnostic, la capture et les soins. « Il est dans la plupart des cas impossible de toucher, de palper le malade, dit le D Marie Claude Demontoy, membre de l’équipe du Pr Nouvel ; il faut faire le diagnostic à distance ». D’après l’observation de l’état général et le rapport du soigneur. On doit ensuite immobiliser l’animal pour l’examiner ou le vacciner donc le capturer.
Il y a plusieurs méthodes de capture, la meilleure étant le « sabot de contention » à paroi latérale coulissante. C’est une sorte de caisse grillagée dont une cloison mobile réduit de plus en plus (pour que le vétérinaire puisse l’atteindre sans risque) l’espace où l’animal regimbe. A Mulhouse, il passe très facilement de son enclos dans cet appareil par un système de trappes, sans avoir aucun contact avec les soigneurs qui l’entourent. Si cette méthode semble parfaite pour les vaccinations, elle n’est pas toujours possible. Avec certains grands animaux et dans les parcs animaliers vastes, on ne peut guère agir autrement qu’en administrant une drogue tranquillisante à l’aide d’une seringue et d’un fusil spécial 6 Mais l’animal peut il supporter l’anesthésie ? Il faut bien calculer les risques, ainsi que le dosage et la qualité du produit injecté.
Pour les soins, le malade est isolé. « Nous faisons très peu de traitements aux antibiotiques forts, dit Mme Demontoy, parce que les animaux réagissent très vite aux antibiotiques courants. Nous leur donnons surtout une supplémentassion en vitamines. »
Certaines maladies, certains accidents sont classiques au zoo « maladie des étoiles » des carnivores, due en partie à un dérèglement hormonal ; blessures chez des couples en voie de constitution, ou après des luttes de mâles ; troubles digestifs plus ou moins graves consécutifs à des excès de nourriture. Ces derniers souvent par la faute du public : « Nous sommes obligés de faire la police le dimanche et nous avons moins d’accidents qu’autrefois. » A Vincennes, on connaissait bien, selon le Dr Rinjard, « la maladie du mardi de Pâques » les animaux gavés de pain ne pouvaient pas toujours être sauvés... Il y a pire que l’inconscience, chez le public. Il y a le sadisme, ignoble. En faisant en mars 1975 l’autopsie d’un lama, le Dr Gutknecht a trouvé dans son estomac une aiguille plantée dans une pomme de terre à demi digérée.
Chaque intervention devrait être obligatoirement notée dans un cahier de traitement. Les grands zoos belges et suisses publient régulièrement des rapports annuels d’activité, signalant l’effectif, la natalité et les causes de mortalité. Les autopsies sont partie intégrante du travail du vétérinaire de parc zoologique.
Une telle complexité de tâches et de connaissances suppose une formation spécialisée très poussée. C’était, on le verra, impossible : la plupart des vétérinaires de parcs zoologiques se sont formés « sur le tas ». Il n’existe en Europe aucun enseignement des maladies et du comportement des animaux sauvages captifs.
Et cela se comprend : on ne pouvait guère tirer de conclusions avant des années d’étude et d’observation à l’intérieur même des zoos. Cependant, certains spécialistes de l’Allemagne de l’Est, conscients du problème, ont créé un Symposium international sur la pathologie des animaux sauvages. Des assises mondiales, auxquelles sont invités les directeurs de parcs zoologiques de quarante nations, se tiennent annuellement depuis dix sept ans. La dernière réunion a eu lieu à Tunis du 4 au 8 juin 1975. Chaque spécialiste invité peut communiquer à ses confrères ses rapports d’expérience personnelle d’élevage ou de pathologie. L’ensemble de ces dossiers, réunis dans une publication intitulée Pathologie des animaux sauvages en captivité, est édité par l’Académie des sciences de la D.d.r. Publiés en langue allemande, ces ouvrages importants c’est le 17e volume, donc, qui est paru en 1975 comportent pour chaque cas un résumé en anglais et en français.
En s’appuyant sur cette bibliographie solide, à laquelle s’ajoutent notamment les publications de la société zoologique de Londres et des stages pratiques, un vétérinaire peut beaucoup apprendre. (Un jeune, doué, après deux ans d’expérience vétérinaire, peut se spécialiser en moins d’un an dans un zoo comme Vincennes, où il y a une équipe ), dit le P Nouvel. En ce qui concerne sa propre équipe, cette formation ne semble pas suffire. Tous les adjoints du Pr Nouvel ont en effet suivi, après leur diplôme de l’école vétérinaire, les trois cycles d’études universitaires licence, maîtrise et doctorat de 3e cycle.
C’est le cas du D Marie Claude Demontoy, diplômée d’endocrinologie et de psychophysiologie. Cela représente quelque huit années d’études. Deux ans de préparation à l’école vétérinaire, quatre ans à Alfort. Puis, tout en travaillant au zoo, études à la faculté des sciences pour obtenir la maîtrise de physiologie, avec une spécialisation en endocrinologie : « C’est nécessaire, dit elle, pour l’étude du comportement en captivité, qui dépend de l’état endocrinien. Cela évite des erreurs de jugement anthropomorphique. » La psychophysiologie, étude du système nerveux central, permet une meilleure connaissance du psychisme des animaux captifs. A cela doit s’ajouter de bonnes notions en écologie. On frémit en pensant qu’aucune loi ne réglementant jusque là l’accès à la direction d’un parc zoologique, un coiffeur pouvait « diriger » une équipe de soigneurs...
Evidemment, du strict point de vue de la rentabilité, tant d’années d’études mériteraient mieux qu’un maigre salaire d’assistant au Muséum d’histoire naturelle. C’est le statut des vétérinaires des zoos de Paris. Salaire 3 000 F par mois. « Pour devenir maître assistant et gagner environ 3 500 F, il faudrait que j’aie le temps de préparer au minimum une thèse de 3e cycle et de faire des publications », dit Mme Dernontoy . Sa collègue, le Dr Maryvonne Leclerc, l’a passée tout en travaillant à Vincennes : « Il faut quinze à vingt ans pour arriver à gagner à peu près confortablement sa vie », dit le Dr Rinjard.
Cela explique les difficultés de recrutement. Vincennes est en relation étroite avec les écoles vétérinaires, qui signalent les jeunes intéressés par le zoo : « Les filles sont plus attirées par ce métier ». Surtout, elles acceptent mieux les conditions pécuniaires ; les garçons trouvent qu’ils ont avantage à s’installer « en canine ».
La situation au niveau municipal est un peu plus intéressante, même « à mi temps », cas du Dr Gutknecht, qui possède par ailleurs avec un associé, un cabinet « canin » à Mulhouse : « Un vétérinaire libéral est beaucoup plus disponible qu’un fonctionnaire. Si un renne est malade le jour de Noël, je peux venir le soigner et le surveiller. » En effet, lorsqu’on est fonctionnaire, il faut au moins trois personnes pour « couvrir » les jours fériés et les vacances. Bref, pour assurer une permanence du 1er janvier au 31 décembre. A la ménagerie du Jardin des plantes (dirigée, elle, par le Dr Chauvier), Mme Demontoy est assistée par un technicien du Muséum, chargé du contrôle des soins aux animaux. Elle n’a qu’un week end sur deux, un jour de fête sur deux. Plus nombreux, les vétérinaires de Vincennes sont un peu plus libres.
Dans le projet de loi général déposé le 23 avril 1975 sur le bureau de l’Assemblée par M. Jarrot, ministre de la Qualité de la vie, l’article 5 prévoit un contrôle des parcs zoologiques. Il y aura notamment, nous a déclaré M. de Beaufort, chargé du bureau de la protection de la faune à la Direction de la protection de la nature, « un contrôle du taux de mortalité, donc l’exigence de mise à jour d’un cahier d’entrée et de sortie des animaux ».
Mais avant tout, chaque zoo public ou privé devrait avoir l’obligation légale de s’adjoindre à mi temps ou à temps complet les services d’un vétérinaire compétent. Et l’c’1igatin aussi absolue d’être dirigé par un spécialiste du comportement des animaux sauvages en captivité. Ce qui ouvrirait des débouchés aux jeunes vétérinaires prêts à se spécialiser...