On abattait autrefois les chevaux malades ou blessés. On essaie maintenant de les sauver. Par tous les moyens. La médecine et la chirurgie équines sont en nette évolution. Le moteur de ce progrès ? Essentiellement le prix des chevaux de course et de concours. Un étalon ou une jument victime d’une fracture en dessous du genou ou du jarret, peut encore demeurer un très précieux reproducteur. Dans certains cas, s’il s’agit d’un super crack et si la fracture est relativement bénigne, il pourra même courir. C’est dire l’exigence des propriétaires de chevaux vis à vis du vétérinaire.
Toutefois les grands champions sont généralement très bien assurés. On ne fait pas de sentiment et euthanasier un cheval accidenté, qui serait peut être récupérable, est une spéculation comme une autre. A côté de cette clientèle riche, beaucoup de petits agriculteurs qui ont sept ou huit vaches et deux ou trois poulinières, produisent la majeure partie des chevaux de selle et même quelques uns des trotteurs. Mais dans un cas comme dans l’autre, on exige du vétérinaire une grande maturité professionnelle. Avec quelque raison d’ailleurs.
Le cheval est un être anxieux, toujours sur le qui vive. Une simple émotion petit déclencher une crise de coliques.., qui exige une opération urgente. C’est aussi un animal qui perd tout instinct de conservation dès qu’il s’affole. Il ne sait pas éviter les obstacles et il se blesse cruellement. Inquiété par on ne sait quoi, il s’élance au travers des glaces d’un manège quitte à en découdre... Autre urgence. En cas de fracture, on a l’impression que cet angoissé chronique qui a de l’aversion pour « les épreuves de la vie », se laisse mourir.
Et de fait, dans la nature, le zèbre qui se casse une patte, est occis par le premier lion qui passe. D’une façon générale les herbivores, à la différence des carnivores, semblent plus conçus pour périr que pour combattre. Les rapaces supportent, par exemple, des opérations relativement complexes. Le cheval, lui, doit être « aidé, soutenu ».
Par ailleurs, quoi qu’il arrive, il ne peut effectuer sa convalescence que debout. Tout cheval couché est, à brève échéance, un cheval mort. Trop lourd, il devient très rapidement victime d’escarres et de phénomènes de congestion qui ne pardonnent pas. La chirurgie orthopédique a fait de grands progrès depuis que la technique a mis à sa disposition des « plâtres » en fibres de verre qui sont tout à la fois très légers et très résistants.
Comme tous les champions auxquels on demande sans cesse de se surpasser, le cheval est un être fragile. Il connaît certains « ennuis de colonne vertébrale » et de redoutables tendinites, que l’on traite dans certains cas par des « feux » (ou pointes de feu) qui provoquent une réparation tissulaire. Mieux vaut prévenir que guérir. La « forme », ça se travaille, et ça s’étudie. Au repos, le cour de certains chevaux est très lent. Il arrive même qu’il s’arrête (un temps) toutes les trois ou quatre contractions. Cette anomalie, qui peut être sans conséquence pathologique, « témoigne très souvent, dit le Dr S., d’une adaptation aux épreuves de fond tandis qu’elle traduit une inaptitude aux courses de vitesse ». L’électrocardiogramme se pratique donc assez couramment sur le cheval immobile. Mais le D’ S. teste également le cour du cheval en plein galop : par des procédés de télémétrie comparables à ceux que les Américains ont employés pour étudier le cour des cosmonautes marchant sur la lune.
Le régime alimentaire a une très grande importance pour les Pur sang comme pour les chevaux de selle. Certains jeunes de deux à trois ans « cassent » à l’entraînement ou se mettent à boiter. On pourrait éviter ces « maladies » qui causent des pertes économiques importantes, par une meilleure alimentation et une très légère médication. Or, pour l’instant, la nutrition est un des points faibles de notre élevage.
Du côté des juments, un gros problème de stérilité qui déborde le milieu des courses. Dans le cheptel français, une sur deux seulement est capable de (pouliner). On s’efforce, par différentes méthodes, de bien déceler le moment des chaleurs et de découvrir le plus tôt possible si une jument est gravide ou non pour éventuellement la représenter à l’étalon pendant la saison de monte. Dans les deux cas, le vétérinaire peut palper l’ovaire, ou le tout petit embryon, par un toucher rectal. Certains dosages hormonaux encore peu pratiqués apportent un précieux concours. On devrait pouvoir rendre 80 à 90 % des juntes fertiles.
Gynécologie, médecine sportive, nutrition, chirurgie sont maintenant de nécessaires spécialisations. Les vétérinaires ont tout intérêt à se grouper avec des confrères ayant des connaissances complémentaires. Il est difficile de,« posséder à fond » plus d’une branche ou deux. Et de toute façon, avant de se lancer, il faut avoir une dizaine d’années de clientèle derrière soi, au moins.
La filière ? Soigner des bovins, plus les quelques chevaux de ses clients, est une façon de se mettre « le pied à l’étrier ». On commence par faire de la médecine générale. Puis on se découvre, jour après jour, plus de compétence pour une spécialisation équine. Certaines cliniques louent leurs installations et leur matériel aux praticiens qui en font la demande. Celle du Centre hippique de Grosbois dont l’aménagement a coûté un demi milliard (léger), est sans doute la plus moderne de France.
Enfin on arrive à monter sa propre clinique. C’est le cas du D T. qui habite dans l’ouest de la banlieue parisienne. Il a restauré (en grande partie lui même) une vieille grange « Le principal intérêt de la clinique, dit il, c’est la propreté du local. On peut s’équiper progressivement ». Un lit de paille d’abord (en fait des coussins de caoutchouc recouverts d’une bâche) ça permet de basculer le cheval à l’anesthésie. Et ça suffit pour les castrations, les feux et autres petites interventions. Ensuite un travail (quatre poteaux plus des barres pour enfermer le cheval). On l’opère mieux debout d’une rotule qui accroche (luxée), que couché. On voit mieux ce qu’on fait aussi quand on recoud une vulve. Le cheval est tranquillisé, bien sûr. Vient après, toujours par ordre croissant d’importance, la table d’opération. Mais il n’est pas aisé de coucher le cheval ; en principe on l’accote à la table, placée verticalement.
« On commence à l’endormir par piqûre. Au bout d’un moment, quand il va s’affaler, on tire sur les sangles. Et la table revient à l’horizontale. Seulement voilà, certains chevaux sont pris de panique : ils cassent tout. On peut en garder des souvenirs... »
Qui dit salle d’opération, dit box de réveil : une pièce capitonnée, du sol aux murs, dans laquelle le cheval se remet sur pied tout seul : il peut tituber sans se blesser. Il arrive aussi qu’on réanime un cheval surtout en cas de coliques et ça peut prendre des heures. Perfusion, respiration assistée, manuellement ou automatiquement : « Il m’est arrivé plus d’une fois de passer toute la nuit à côté d’un bourrin », dit le Dr T. Enfin, on doit prévoir dix mètres carrés par box d’hospitalisation.
Autre solution possible pour se perfectionner : aller dans une clinique aux États Unis. Les Américains ont plus de moyens. Ils pratiquent certaines thérapeutiques onéreuse et spectaculaires. Ainsi, depuis septembre 1972, une piscine est adjointe au bloc opératoire du New Boldon Center à Philadelphie. Le cheval à la jambe cassée et dûment « plâtrée », est glissé, avant son réveil, sur une énorme bouée pneumatique qui comporte des « manches » pour les membres. En position debout mais porté par l’eau, il ne pèse pas sur ses os fracturés.
Mais on peut aussi faire ses propres recherches : la voie universitaire est en principe tout indiquée. Mais, c’est choisir, du moins pour le moment, la porte étroite. Le Dr S., pour sa part, a attendu d’avoir une notoriété certaine avant de se lancer avec trois collègues, en Normandie. Clientèle de haras et clientèle de petits agriculteurs. En médecine, il va appliquer ses recherches sur l’adaptation du cheval au travail sportif. Il est également chirurgien. L’avenir de la profession ? « C’est la prévention. Il faut faire de la zootechnie avant tout. On peut apporter beaucoup aux petits éleveurs : en matière d’hygiène, de nutrition et en améliorant le taux de fécondité de leurs juments. » Si on augmente leurs revenus, ils pourront supporter les frais d’une opération, en cas d’accident.
Coût minimum d’une clinique : de cinq cent mille à un million. Mais le Crédit agricole peut consentir des prêts à un taux relativement bas et pour une longue période : l’entreprise est alors en quelque sorte industrielle. Il y a actuellement une dizaine de cliniques équines en France, appartenant soit à des sociétés de course, soit aux écoles vétérinaires, soit à des praticiens. Mais dans ce domaine, les besoins sont loin d’être satisfaits...