Le Boxer est endormi par piqûre intraveineuse. La patte est soigneusement rasée et désinfectée. On pose des champs opératoires et le chirurgien prend son bistouri. En gros, l’intervention consiste à rapprocher les deux lèvres de la plaie, sur le tendon, en passant un fil d’acier inoxydable, qui restera définitivement.
« Ici, dit le Dr L., on est au niveau humain » : les interventions sur les chats et les chiens sont (presque) aussi poussées que celles qu’on pratique à l’hôpital sur les êtres humains. Faire aussi bien que les médecins, c’est actuellement l’ambition des jeunes vétérinaires qui travaillent « en canine ». Ils veulent se spécialiser et la chirurgie « longue » celle qui demande beaucoup de soins et de préparatifs les attire en particulier.
Dans ce domaine, le cabinet du Dr L. est une réussite exceptionnelle des centaines de confrères lui envoient leurs cas difficiles et surtout leurs « mauvaises » fractures. Pour répondre à la demande, le Dr L. s’est entouré de trois autres vétérinaires et de quatre assistantes. Et il a installé dans quatre pièces minuscules, cinq tables d’examen ou d’opération, trois scialytiques, plusieurs tableaux lumineux pour lire les radios, des vitrines pleines de médicaments et d’instruments chirurgicaux.
Tous les matins on radiographie, anesthésie et opère. Aujourd’hui, le cas le plus spectaculaire, est un jeune Danois qui a une fracture « haute » du fémur. Un des chirurgiens incise la cuisse entre deux masses musculaires et introduit l’index dans la fente il faut « repêcher » les deux parties de l’os et les perforer pour poser une broche. C’est une ostéosynthèse. On procède à toute sorte d’enclouages, de vissages sur des os aux fractures multiples. On fait même mais c’est assez rare des greffes osseuses (le greffon étant généralement prélevé sur l’animal même).
Autre spécialisation encore, plus « étroite » et moins répandue l’ophtalmologie. Le Dr R., une jeune femme, s’attache à traiter les cas complexes. Ce soir c’est un Épagneul breton qui souffre à la fois d’une cataracte et d’un glaucome. L’oeil droit est perdu le cristallin est complètement opacifié (cataracte). De surcroît, il est luxé, c’est à dire qu’il « flotte » il est passé à travers la pupille et vient affleurer sous la cornée. Il va falloir se résigner à l’extraire. Après cette opération le chien y verra. Mais flou. Il doit tout de même récupérer suffisamment la vue pour pouvoir monter sur une chaise ou descendre un escalier sans trébucher. Son oeil gauche est également malade : le cristallin commence aussi à s’opacifier et à se détacher. Il crée une hypertension intra oculaire très douloureuse (glaucome). Là encore il faudra opérer. Pour l’instant l’hypertension est relativement maîtrisée par un remède. Le Dr R. s’en assure en posant sur l’oeil, préalablement anesthésié par un collyre, un petit appareil qu’on appelle un tonomètre.
Comme en médecine humaine le Dr R. examine l’oeil avec l’ophtalmoscope et le bio microscope à fente. Et elle opère en adaptant au chien les interventions qu’elle a vu pratiquer pendant un an à l’Hôtel Dieu et dans d’autres hôpitaux. Au réveil après une ablation de cristallin, par exemple l’oeil est vilain les paupières sont collées et il faut le nettoyer avec des collyres toutes les deux heures. Elle garde donc l’animal pendant quarante huit heures pour lui donner les premiers soins. Ce qui implique d’avoir un local complètement insonorisé, ou d’être sans proches voisins.
Le Dr R. soigne aussi les ulcérations de cornée, certaines conjonctivites « ennuyeuses », etc. Cet intérêt pour la médecine et la chirurgie de l’oeil lui est venu en suivant les consultations qu’un ophtalmologue des Hôpitaux de Paris, venait donner à Maisons Alfort. Les vétérinaires et les médecins ont toujours travaillé de front, pour le bénéfice réciproque de l’animal et de l’homme.
Le Dr R. qui aime la difficulté, fait aussi de la chirurgie « longue ». Après sa thèse, elle a été pendant trois ans l’assistante d’un professeur de l’École vétérinaire. Cette formation complémentaire lui permet d’opérer les chats et les chiens avec l’aide d’une assistante. Et de seconder son mari qui, lui, a ouvert une clinique pour chevaux une fois l’animal couché sur la table d’opération, elle surveille l’anesthésie et au besoin participe à la réanimation
Éventuellement, c’est elle, bien sûr, qui opère les cataractes chez le cheval. Certains propriétaires de chevaux de course lui demandent aussi de déterminer si tel animal de leurs écuries est myope ou hypermétrope. C’est important pour savoir s’il sautera bien les obstacles. La technique est délicate, car elle revient, en somme, à réfléchir un faisceau lumineux avec un miroir, dans l’oeil du cheval, pour mesurer son degré de réfraction. Même bien tenu, le cheval ne supporte jamais ce petit jeu plus de dix minutes.
Enfin, Mme R. donne occasionnellement en tant que vacataire des consultations de médecine vétérinaire courante dans le cabinet qui regroupe son mari, son beau père, son beau frère et deux assistants : « Je sers de bouche trou dit elle. Non, faire de la clientèle toute la journée ne m’intéresse pas. » Pour des raisons personnelles, elle préfère travailler moins, mais avoir des « cas ». Elle considère toutefois qu’elle utilise bien son diplôme. Elle se défend par là d’un reproche souvent adressé aux femmes vétérinaires. Le syndicat compte en effet que 80 % d’entre elles et elles forment le quart de l’effectif des candidats reçus chaque année n’emploient pas leur compétence une fois mariées. Ou du moins pas à temps plein.
Du côté des oiseaux, on peut compter, en France, les vétérinaires spécialisés sur les doigts d’une seule main. Les notions de pathologie aviaire qu’on enseigne dans les Écoles, ne suffisent pas pour soigner les canaris, les tourterelles, les perroquets, les mainates, etc. Sur les gros oiseaux on peut réduire une fracture du tibia ou du fémur (toujours avec des clous, des vis). Si une femelle, même de canari, n’arrive pas à pondre, on la délivre par césarienne d’un oeuf trop gros, ou pourri. Si une épidémie microbienne se déclare dans un élevage, on envoie des prélèvements de diarrhée ou de pus à un laboratoire pour obtenir un antibiogramme et savoir quels médicaments seront les plus actifs...
Tel autre vétérinaire de la banlieue parisienne s’intéresse plus précisément à la radiologie, la cardiologie et la bio hématologie (les renseignements que peuvent fournir les divers examens de sang). Certains praticiens précisent dans l’annuaire des vétérinaires : « lumière de Wood ».
Ils diagnostiquent les mycoses (des affections causées par des champignons microscopiques) avec un appareil qui émet une lumière « noire ». Il se crée un phénomène de fluorescence, utile chez les animaux à poil. Enfin, peu de vétérinaires soignent les animaux exotiques en particulier les singes qui sont difficiles à examiner et qui se portent souvent mal dans nos régions (tuberculose, décalcification, etc.)
Cette énumération ne cherche pas à être exhaustive, mais pourquoi toutes ces spécialisations ? Par intérêt scientifique répondent les vétérinaires et parce qu’il est assez logique quand on fonde un cabinet de groupe que chacun approfondisse un domaine particulier. Certes, mais il n’en demeure pas moins nécessaire, pour avoir suffisamment de clientèle, de demeurer un bon omnipraticien. Pour sa part le Dr S. qui à 50 ans travaille « en solitaire » comme la plupart des praticiens de sa génération, aime la diversité de son métier : « On assume tout. Notre travail est encore plus varié que celui du médecin généraliste qui soigne essentiellement des grippes, des angines... »
Ainsi le vétérinaire est toujours chirurgien : castrations, stérilisations, césariennes, tumeurs, corps étrangers, abcès, etc., sont du domaine de la pathologie, courante. La chirurgie esthétique n’est pas rare : queues à couper, oreilles à retailler, à redresser (par un implant) ou à faire tomber (par une section du cartilage), port de queue à modifier par des sections de tendons et des sections musculaires, paupières qui pleurent chez le Cocker, le Chow Chow et les chats persans, etc. Le vétérinaire est obligatoirement dermatologue. Les affections cutanées sont fréquentes chez nos animaux familiers suralimentés...
Le vétérinaire se doit aussi de connaître la gériatrie. La durée de vie du chien et du chat est trop courte leurs maîtres veulent les garder le plus longtemps possible. Le vétérinaire est dentiste : il détartre les dents et les arrache quand elles risquent de causer une carie osseuse du maxillaire. Enfin le vétérinaire, qui distribue des remèdes spécifiques pour animaux et prescrit à dose adéquate des médicaments destinés d’abord aux êtres humains, doit encore savoir ordonner des préparations magistrales... Tout cela représente une grosse somme de savoir. Et surtout d’expérience.
L’enseignement des Écoles vétérinaires est très critiqué ’. En un mot comme en mille, disons qu’il est trop théorique. Les vétérinaires reconnaissent eux mêmes qu’à la fin de leurs études, ils étaient « de véritables dangers publics ». L’indispensable expérience ne s’acquiert qu’en faisant des stages les plus variés possibles chez des confrères. Il faut bien compter deux à trois ans de formation sur le tas. Les clients « jugent » leur vétérinaire ne serait ce que sur sa dextérité à injecter un vaccin.
L’enseignement de la « canine » est pourtant meilleur que la formation reçue pour soigner le bétail. La consultation pour petits animaux qui est donnée dans les trois Écoles, permet de « voir » sinon de « suivre » des cas. Et c’est pourquoi si, au départ beaucoup d’étudiants des fils de bourgeois, dans l’ensemble veulent être vétérinaires à la campagne (le retour à la nature), presque tous souhaitent, une fois leur diplôme en poche, exercer en ville. Et d’ailleurs à travail égal, un vétérinaire urbain gagne environ deux fois plus qu’un vétérinaire rural. Et c’est tout de même beaucoup moins dur... En outre, il paraît que les épouses ne supportent pas toujours bien l’isolement dans un « trou ».
Le problème est donc de s’établir. A Paris, il n’y a pratiquement plus de place. Les quartiers où les gens habitent encore pas les quartiers d’affaires, déserts la nuit sont saturés. Mais les débouchés existent encore dans les villes de province. Et surtout dans les villes qui se créent. Le Syndicat 2 estime qu’il faut « couvrir » un secteur d’environ 40 000 personnes pour que leurs animaux de compagnie constituent une « clientèle » suffisante. Pour les petits animaux, les frais de matériel médical ou chirurgical s’il est neuf et le mobilier, sont évalués par le Syndicat à 100 000 F environ (appareil de radio compris). Mais on peut se procurer tout cela à meilleur compte, d’occasion. Le leasing, un système de location financement, permet d’acquérir du matériel tout de suite, sans économies. On paie par mensualités. Et au bout de deux ans, on verse un complément pour en devenir propriétaire. Sinon on rend le matériel. Au total on l’a payé plus cher mais ce crédit bail évite les surprises : en cas de panne, les réparations sont à la charge de l’entreprise, non du particulier.
Certaines banques (Union française des Banques, les Banques de dépôt, etc.) prêtent de l’argent, mais à un taux élevé. Le S.o.c.o.v.e.t., un organisme mis en place par le Conseil de l’ordre et le Syndicat permet d’emprunter à 8 %, un maximum de 50 000 F. De là encore l’intérêt des groupements de cabinets.
Il faut malgré tout démarrer avec de l’argent. Ne serait ce que pour installer un logement fonctionnel, contracter diverses assurances, cotiser à la Caisse d’allocations familiales des Travailleurs indépendants, à une caisse d’assurance maladie, etc. En ville les assistants sont payés « au minimum de ce que ça mérite » (dans les 3 000 F par mois). A la campagne, par contre, ils sont beaucoup mieux rémunérés et « ils n’ont pas le temps de dépenser leur argent ». Un bon moyen pour se faire un petit capital.
Et l’amour des animaux dans tout cela ? « Ce n’est pas une motivation suffisante dit le D’ L. Quand on opère, on n’y pense pas. Ce qui n’empêche pas d’être efficace. Non, en réalité, il faut être médecin. A tous les jeunes qui me disent, j’aime les bêtes, je réponds : ayez deux chiens et un chat et vous serez comblé ! »
Le Dr S. est moins catégorique « Je ne regrette pas d’avoir choisi ce métier. Outre les bêtes, on a affaire à une frange d’humanité très sympathique, à des gens sensibles. Un peu vaniteux quelquefois de la beauté de leur chien ou de leur chat mais de braves gens tout de même. Certains desservent la cause de l’animal par l’amour un peu excessif névrotique qu’ils lui portent. Mais à notre époque, quel milieu n’a pas ses névrosés... »